DENIS DIDEROT.

Diderot par Louis-Michel van Loo, 1767.

Diderot par Louis-Michel van Loo-1767.

LA VIE DE DIDEROT OU l’ENCHANTEUR DES LUMIERES. 

Diderot est un écrivain, philosophe et encyclopédiste français. Il est né le 05 octobre 1713 à Langres et est mort le 31 juillet 1784 à son domicile à Paris. Il est inhumé à l’église de Saint-Roch dans la chapelle de la Vierge le 01 août 1784. Mais, à la révolution, les tombes de l’église Saint-Roch sont profanées et les corps mis à la fosse commune. La sépulture et la dépouille de Diderot ont donc disparus.

De 1723 à 1728, il suit les cours du collège jésuite proche de son domicile. A 12 ans, il envisage la prêtrise et le 22 août 1726, il reçoit la tonsure de l’évêque de Langres.

En 1728, il part étudier à Paris car il n’est pas intéressé par l’entreprise familiale et la carrière ecclésiastique choisie pour lui par son père. De 1728 à 1732, il suit des cours au collège d’Harcourt puis de théologie à la Sorbonne. Il reçoit le 06 août 1735, une attestation de l’université de Paris qui confirme qu’il a étudié avec succès la philosophie pendant 2 ans et la théologie pendant 3 ans.

Pendant 1737-1740, Diderot donne des cours, compose des sermons, est clerc auprès d’un procureur. Il fréquente les théâtres, apprend l’anglais. Ses premiers écrits interviennent à partir de 1743.

Le 06 novembre 1743, il se marie malgré un refus de son père avec Anne-Antoinette Champion (1710-1796). Mais Diderot est infidèle dès 1745. Néanmoins il a eu de ce mariage 4 enfants dont seule la cadette Marie-Angélique (1743-1824) atteint l’âge adulte.

En 1759 son père, coutelier à Langres, meurt et il retourne à Langres pour régler la succession. Il y écrira des textes importants dont l’Entretien d’un père à ses enfants.

Il est mal connu de ses contemporains, il est loin des polémiques de son temps et des conventions sociales. Il est mal reçu par la révolution et devra attendre la fin du XIXème siècle pour connaître l’intérêt et la reconnaissance de la postérité.

Mais Diderot sait conduire le lecteur où il le veut pour le désorienter, le laisser enthousiasme et troublé à la fois. Il est très doué pour les mises en scène et les dramaturgies. Il vit au siècle des Lumières et de la montée des libertés. Avec Diderot, les idées s’animent, s’incarnent, se toisent et se répondent. Il s’aventure dans des récits qui se transforment en images et il présente des dialogues inattendus. Il nous enchante par son style ou plutôt par plusieurs styles : Romans, nouvelles, théâtre, critique, pamphlets, essais, lettres, poèmes…

Il est libertin dans Les Bijoux indiscrets (des sexes féminins doués de la parole…), un peu provocateur dans La Religieuse (où les règles monastiques et les désirs du corps sont en conflit), virtuose dans Le Neveu de Rameau (personnage hors-norme), moderne dans Jacques le fataliste et son maître.

Après le mariage de sa fille, du 11 juin 1773 au 21 octobre 1774 Diderot entreprend un long voyage à Saint-Petersbourg marqué par des entretiens avec Catherine II. Diderot était invité depuis 11 ans auprès d’elle. Toutefois l’écriture de l’Encyclopédie et son caractère casanier lui avaient fait reporter ce voyage considéré comme pénible à l’époque.

L’ENCYCLOPEDIE. 

Le projet de l’Encyclopédie, au départ ne devait être qu’une traduction et adaptation de la Cyclopedia de Chambers. A la place, il va imposer, promouvoir et soutenir une entreprise différente. Ce sera une aventure éditoriale, une lutte contre les dogmatismes et pour la liberté de pensée, un outil d’éducation intellectuelle et scientifique. Pour l’écrire il rassemble de grandes plumes, des savants, des techniciens, des ingénieurs et des artisans.

L’année 1747 marque le début des pleines responsabilités de Diderot dans ce vaste projet éditorial de l’Encyclopédie. Le Prospectus parait en 1750 et le 1er volume l’année suivante. Il consacre vingt ans de sa vie à ce projet qui s’achève en juillet 1765.

Dans cet ouvrage, il rassemble à l’usage du public les connaissances humaines dans tous les domaines. Ce qui l’amène à montrer toute l’ingéniosité humaine. Elle regroupe ce que des générations d’artisans et de scientifiques ont su concevoir et réaliser pour améliorer la puissance d’agir de l’humanité.

Elle enseigne également beaucoup de choses sur l’homme qui l’a dirigée et défendue. Diderot s’y consacra rédigea près de milles articles. Cette circulation des connaissances était nouvelle. L’accroissement des connaissances au siècle des Lumières s’accompagnait d’une émancipation politique et l’humanité devenait moralement meilleure.

UN PENSEUR POPULAIRE. 

Diderot est un penseur populaire tout d’abord par ses origines familiales qui le rattache aux artisans. Son père est coutelier à Langres. Même lorsqu’il fréquente les princes et qu’il devient l’un des conseillers de Catherine II de Russie, Diderot reste proche du peuple. De plus, il a fait toutes sortes de métiers pour subvenir à ses besoins : traducteur, correcteur, précepteur… Et il a souffert de difficultés d’argent avant que l’impératrice de Russie lui achète sa bibliothèque, en viager, pour permettre au philosophe d’en garder l’usage jusqu’à sa mort. Catherine II le nomme bibliothécaire et lui verse une pension confortable le rétribuant pour cette fonction. Il peut aussi doter correctement sa fille et se mettre à l’abri des problèmes financiers.

Diderot se rappelle des trois mois où il a été incarcéré à Vincennes pour avoir publié, en 1749, la Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient. Ayant pris peur, il se méfia ensuite de ne publier que les oeuvres qui ne lui vaudrait pas d’emprisonnement. Même si l’Encyclopédie fut interdite (en 1752) puis bloquée (le privilège est suspendu en 1759), il ne risqua jamais par elle la prison ou la mort.

Par contre, les proclamations d’athéisme, la critique ouverte du christianisme, le refus de la monarchie auraient pu l’entraîner dans de graves ennuis. Néanmoins Diderot athée, matérialiste, opposé aux privilèges de l’aristocratie comme à l’absolutisme royal préféra ne rien publier de son vivant des ouvrages qui véhiculaient ces idées. Une grande partie de ses oeuvres étaient destinées à n’être publiées qu’après sa mort et reversées ainsi à la postérité. Certaines ne l’ont été qu’au XIXème siècle, et d’autres seulement au XXème siècle. Et c’est alors que l’on a vu l’ampleur et la diversité de sa pensée.

Ce que désirait Diderot c’est que la philosophie puisse être à la portée du plus grand nombre. On le constate par son style, son travail éditorial et dans ses oeuvres. Ce projet d’édifier une philosophie populaire émerge d’ailleurs tout au long du XVIIIème siècle, surtout en Allemagne.

La popularisation de la philosophie est en relation directe avec la question de l’enchantement. Sans une part de spectacle, sans une apparence de conte, de quelques folies, il est difficile de rendre la pensée ludique et attirante. C’est pourquoi Diderot se fait enchanteur et non professeur.

L’HYPOYHESE LA PLUS FOLLE. 

La première fois qu’on lit que les pierres sentent ou qu’il n’y a pas de différence majeure entre l’homme et la statue, on trouve Diderot extravagant. Néanmoins il a présenté cette idée comme pure hypothèse, une théorie énoncée en rêve. Il y a là toutefois une aventure théorique qui a sa justification rationnelle.

Dans le matérialisme dont Diderot se réclame, se situe un point faible. Si tout est corps, si seuls des assemblages de molécules expliquent la vie, la sensibilité, la pensée, la conscience, la volonté, on ne saisit pas comment ces phénomènes peuvent se produire à partir de la matière inerte : comment une molécule dépourvue de sensibilité deviendrait-elle capable de sentir en étant seulement située à un autre emplacement ?

Il en découle pour Diderot que si la sensibilité ne peut venir du dehors aux molécules, il faut supposer qu’elle est déjà présente au sein de chacune d’elle ! Ce qui en découle qu’à leur manière, les pierres pensent, tout comme les plantes désirent. Les qualités qui se développent chez les êtres organisés, comme chez les mammifères et les êtres humains existent partout, mais à l’état latent, inhibé, immobile. Il appartient à la vie complexe de rendre mobiles et vives ces forces liées.

Cela consiste à pourvoir toute la nature de vie et de sensibilité. Elles ne peuvent pas venir du dehors, ni surgir d’un coup. Je cite, ce qu’écrit Diderot en 1759, dix ans avant de rédiger Le Rêve de d’Alembert (réd 1769, ed 1830) :  » Un corps s’accroît ou diminue, se meut ou se repose; mais s’il ne vit pas par lui-même, croyez-vous qu’un changement quel qu’il soit puisse lui donner la vie ? (…) Cela se peut. Le sentiment et la vie sont éternels. «  L’élaboration de sa pensée prend la même direction à partir de ce dîner de 1759 chez le baron d’Holbach dont il parle ainsi :  » Le reste de la soirée s’est passé à me plaisanter sur mon paradoxe. On m’offrait de belles poires qui vivaient, des raisins qui pensaient. »

Dans l’article  » Naître » de l’Encyclopédie, Diderot écrit :  » La vie est une qualité primitive et essentielle dans l’être vivant; il ne l’acquiert point, il ne la perd point.  » Puis en 1765, il affirme :  » Selon moi, la sensibilité est une propriété universelle de la matière.  » Et cette formule qui est dite au début du Rêve de d’Alembert (réd 1769, ed 1830):  » Il faut que la pierre sente. »

C’est pourquoi, philosophiquement, Diderot est enchanteur : il réanime le monde, lui rend une sensibilité que l’on croyait effacée par la science. Face au désenchantement du monde, au vu du déclin des croyances religieuses, il répond par une animation universelle de toutes les molécules, une vie bien présente.

UN MAITRE A VIVRE. 

La difficulté vient du fait que si nous sommes que des amas de molécules inertes, on ne sait sur quoi fonder la dignité humaine, la nécessité de la respecter. D’où provient la règle qui conduit la relation entre deux êtres humains. S’ils ne sont que deux brouillards de particules? Que deviennent les normes esthétiques? Sur quoi se fonde la beauté quand tout est seulement agencement de matière?

Le matérialisme semble supprimer dans leur principe l’éthique et esthétique. Mais Diderot parvient à dissiper cette impression. Il fait découler la morale de la nature, la piété filiale des relations familiales, les vertus de la sensibilité inhérente à la matière. L’émotion esthétique est aussi un effet de la nature, renforcé par le spectacle de la vertu.

Les Eléments de Physiologie est un livre athée, intégralement matérialiste et il se termine par cette triple recommandation :  » Il n’y a qu’une vertu la justice; qu’un devoir, de se rendre heureux; qu’un corollaire, de ne pas se surfaire la vie, et de ne pas craindre la mort. » Cet enchanteur est aussi un maître à vivre. Il enseigne que le corps est habité de sentiments, la matière traversée d’émotions, la pensée composée aussi de passion.

PENSEES PHILOSOPHIQUES, LETTRES SUR LES AVEUGLES, ENTRETIEN ENTRE D’ALEMBERT ET DIDEROT, SUPPLEMENT AU VOYAGE DE BOUGAINVILLE. 

Diderot évolue dans la religion dans le temps vers le théisme, le déisme et enfin il adhère aux idées matérialiste. Contrairement à Voltaire qui est convaincu de l’existence d’un Dieu architecte créateur d’un monde naturel, à la différence de Rousseau qui célèbre l’être suprême. Diderot ne perçoit la nature que comme un assemblage temporaire d’atomes destinés à se disperser.

Les Pensées philosophiques, publiées en 1746, indiquent que dépourvu de créateur, le monde est constitué uniquement de matière, les corps seuls existent, l’âme pure pensée, l’âme immatérielle, distincte du corps, n’est qu’une fiction. De plus, il trouve des solutions inédites à l’existence de la morale et de l’esthétique.

La Lettre sur les aveugles développe en particulier une question qui fascinait les penseurs de cette époque. Un aveugle de naissance, sachant reconnaître par le toucher des formes géométriques, les reconnaitrait-il sans hésitation s’il retrouvait d’un coup la vue?

Selon ces philosophes, rien ne peut exister dans notre esprit qui ne provienne du monde extérieur et donc qui soit passé par nos sens. Nos idées proviennent directement ou indirectement de ce que nous avons vu, goûté, touché, entendu etc… Or dans cette perspective , l’image du carré ou du triangle n’a jamais pu se former dans l’esprit de l’aveugle. Ce qui est gravé en lui n’est que le toucher. L’esprit peut-il passer d’un registre à un autre? Peut-il faire le lien?

Dans l‘Entretien entre d’Alembert et Diderot, qui ouvre le Rêve de d’Alembert, il renoue comme Platon avec des contemporains réels et célèbres. Diderot met en scène d’Alembert pour développer l’hypothèse de la sensibilité universelle de la matière, entravée dans la pierre et libérée dans le vivant. Ce choix de la fiction, la vivacité de réaction des personnages, les ruptures dans la continuité des propos en font une oeuvre enchanteresse.

Dans le Supplément au Voyage de Bougainville qui décrit une expédition d’un homme d’Europe qui arrive dans les îles du Pacifique, des Tahitiens le renvoient chez lui car ils ne veulent pas de sa présence et de son mode de vie et disent pourquoi. C’est un texte qui critique violemment la civilisation occidentale. En suivant la nature, en cultivant le repos, ces tahitiens vivent sans guerre, sans peine, sans inquiétude. Ils ont compris que les prétendus civilisés ne leur apportent que des maux en même temps que les techniques et les sciences.

 

Après la mort de Diderot, le 31 juillet 1784, sa bibliothèque et ses archives sont envoyées à Saint-Petersbourg où elles n’ont pas reçu, contrairement à celles de Voltaire, assez d’attention. La perte, la disparition et l’absence d’inventaire nuiront à la connaissance et à la bonne réception de l’ensemble de l’oeuvre de Diderot.

Bibliographie écrite et publiée par Chantal Flury le 01 Mars 2010.background-2008_039.jpg


Archive pour mars, 2010

DENIS DIDEROT.

Diderot par Louis-Michel van Loo, 1767.

Diderot par Louis-Michel van Loo-1767.

LA VIE DE DIDEROT OU l’ENCHANTEUR DES LUMIERES. 

Diderot est un écrivain, philosophe et encyclopédiste français. Il est né le 05 octobre 1713 à Langres et est mort le 31 juillet 1784 à son domicile à Paris. Il est inhumé à l’église de Saint-Roch dans la chapelle de la Vierge le 01 août 1784. Mais, à la révolution, les tombes de l’église Saint-Roch sont profanées et les corps mis à la fosse commune. La sépulture et la dépouille de Diderot ont donc disparus.

De 1723 à 1728, il suit les cours du collège jésuite proche de son domicile. A 12 ans, il envisage la prêtrise et le 22 août 1726, il reçoit la tonsure de l’évêque de Langres.

En 1728, il part étudier à Paris car il n’est pas intéressé par l’entreprise familiale et la carrière ecclésiastique choisie pour lui par son père. De 1728 à 1732, il suit des cours au collège d’Harcourt puis de théologie à la Sorbonne. Il reçoit le 06 août 1735, une attestation de l’université de Paris qui confirme qu’il a étudié avec succès la philosophie pendant 2 ans et la théologie pendant 3 ans.

Pendant 1737-1740, Diderot donne des cours, compose des sermons, est clerc auprès d’un procureur. Il fréquente les théâtres, apprend l’anglais. Ses premiers écrits interviennent à partir de 1743.

Le 06 novembre 1743, il se marie malgré un refus de son père avec Anne-Antoinette Champion (1710-1796). Mais Diderot est infidèle dès 1745. Néanmoins il a eu de ce mariage 4 enfants dont seule la cadette Marie-Angélique (1743-1824) atteint l’âge adulte.

En 1759 son père, coutelier à Langres, meurt et il retourne à Langres pour régler la succession. Il y écrira des textes importants dont l’Entretien d’un père à ses enfants.

Il est mal connu de ses contemporains, il est loin des polémiques de son temps et des conventions sociales. Il est mal reçu par la révolution et devra attendre la fin du XIXème siècle pour connaître l’intérêt et la reconnaissance de la postérité.

Mais Diderot sait conduire le lecteur où il le veut pour le désorienter, le laisser enthousiasme et troublé à la fois. Il est très doué pour les mises en scène et les dramaturgies. Il vit au siècle des Lumières et de la montée des libertés. Avec Diderot, les idées s’animent, s’incarnent, se toisent et se répondent. Il s’aventure dans des récits qui se transforment en images et il présente des dialogues inattendus. Il nous enchante par son style ou plutôt par plusieurs styles : Romans, nouvelles, théâtre, critique, pamphlets, essais, lettres, poèmes…

Il est libertin dans Les Bijoux indiscrets (des sexes féminins doués de la parole…), un peu provocateur dans La Religieuse (où les règles monastiques et les désirs du corps sont en conflit), virtuose dans Le Neveu de Rameau (personnage hors-norme), moderne dans Jacques le fataliste et son maître.

Après le mariage de sa fille, du 11 juin 1773 au 21 octobre 1774 Diderot entreprend un long voyage à Saint-Petersbourg marqué par des entretiens avec Catherine II. Diderot était invité depuis 11 ans auprès d’elle. Toutefois l’écriture de l’Encyclopédie et son caractère casanier lui avaient fait reporter ce voyage considéré comme pénible à l’époque.

L’ENCYCLOPEDIE. 

Le projet de l’Encyclopédie, au départ ne devait être qu’une traduction et adaptation de la Cyclopedia de Chambers. A la place, il va imposer, promouvoir et soutenir une entreprise différente. Ce sera une aventure éditoriale, une lutte contre les dogmatismes et pour la liberté de pensée, un outil d’éducation intellectuelle et scientifique. Pour l’écrire il rassemble de grandes plumes, des savants, des techniciens, des ingénieurs et des artisans.

L’année 1747 marque le début des pleines responsabilités de Diderot dans ce vaste projet éditorial de l’Encyclopédie. Le Prospectus parait en 1750 et le 1er volume l’année suivante. Il consacre vingt ans de sa vie à ce projet qui s’achève en juillet 1765.

Dans cet ouvrage, il rassemble à l’usage du public les connaissances humaines dans tous les domaines. Ce qui l’amène à montrer toute l’ingéniosité humaine. Elle regroupe ce que des générations d’artisans et de scientifiques ont su concevoir et réaliser pour améliorer la puissance d’agir de l’humanité.

Elle enseigne également beaucoup de choses sur l’homme qui l’a dirigée et défendue. Diderot s’y consacra rédigea près de milles articles. Cette circulation des connaissances était nouvelle. L’accroissement des connaissances au siècle des Lumières s’accompagnait d’une émancipation politique et l’humanité devenait moralement meilleure.

UN PENSEUR POPULAIRE. 

Diderot est un penseur populaire tout d’abord par ses origines familiales qui le rattache aux artisans. Son père est coutelier à Langres. Même lorsqu’il fréquente les princes et qu’il devient l’un des conseillers de Catherine II de Russie, Diderot reste proche du peuple. De plus, il a fait toutes sortes de métiers pour subvenir à ses besoins : traducteur, correcteur, précepteur… Et il a souffert de difficultés d’argent avant que l’impératrice de Russie lui achète sa bibliothèque, en viager, pour permettre au philosophe d’en garder l’usage jusqu’à sa mort. Catherine II le nomme bibliothécaire et lui verse une pension confortable le rétribuant pour cette fonction. Il peut aussi doter correctement sa fille et se mettre à l’abri des problèmes financiers.

Diderot se rappelle des trois mois où il a été incarcéré à Vincennes pour avoir publié, en 1749, la Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient. Ayant pris peur, il se méfia ensuite de ne publier que les oeuvres qui ne lui vaudrait pas d’emprisonnement. Même si l’Encyclopédie fut interdite (en 1752) puis bloquée (le privilège est suspendu en 1759), il ne risqua jamais par elle la prison ou la mort.

Par contre, les proclamations d’athéisme, la critique ouverte du christianisme, le refus de la monarchie auraient pu l’entraîner dans de graves ennuis. Néanmoins Diderot athée, matérialiste, opposé aux privilèges de l’aristocratie comme à l’absolutisme royal préféra ne rien publier de son vivant des ouvrages qui véhiculaient ces idées. Une grande partie de ses oeuvres étaient destinées à n’être publiées qu’après sa mort et reversées ainsi à la postérité. Certaines ne l’ont été qu’au XIXème siècle, et d’autres seulement au XXème siècle. Et c’est alors que l’on a vu l’ampleur et la diversité de sa pensée.

Ce que désirait Diderot c’est que la philosophie puisse être à la portée du plus grand nombre. On le constate par son style, son travail éditorial et dans ses oeuvres. Ce projet d’édifier une philosophie populaire émerge d’ailleurs tout au long du XVIIIème siècle, surtout en Allemagne.

La popularisation de la philosophie est en relation directe avec la question de l’enchantement. Sans une part de spectacle, sans une apparence de conte, de quelques folies, il est difficile de rendre la pensée ludique et attirante. C’est pourquoi Diderot se fait enchanteur et non professeur.

L’HYPOYHESE LA PLUS FOLLE. 

La première fois qu’on lit que les pierres sentent ou qu’il n’y a pas de différence majeure entre l’homme et la statue, on trouve Diderot extravagant. Néanmoins il a présenté cette idée comme pure hypothèse, une théorie énoncée en rêve. Il y a là toutefois une aventure théorique qui a sa justification rationnelle.

Dans le matérialisme dont Diderot se réclame, se situe un point faible. Si tout est corps, si seuls des assemblages de molécules expliquent la vie, la sensibilité, la pensée, la conscience, la volonté, on ne saisit pas comment ces phénomènes peuvent se produire à partir de la matière inerte : comment une molécule dépourvue de sensibilité deviendrait-elle capable de sentir en étant seulement située à un autre emplacement ?

Il en découle pour Diderot que si la sensibilité ne peut venir du dehors aux molécules, il faut supposer qu’elle est déjà présente au sein de chacune d’elle ! Ce qui en découle qu’à leur manière, les pierres pensent, tout comme les plantes désirent. Les qualités qui se développent chez les êtres organisés, comme chez les mammifères et les êtres humains existent partout, mais à l’état latent, inhibé, immobile. Il appartient à la vie complexe de rendre mobiles et vives ces forces liées.

Cela consiste à pourvoir toute la nature de vie et de sensibilité. Elles ne peuvent pas venir du dehors, ni surgir d’un coup. Je cite, ce qu’écrit Diderot en 1759, dix ans avant de rédiger Le Rêve de d’Alembert (réd 1769, ed 1830) :  » Un corps s’accroît ou diminue, se meut ou se repose; mais s’il ne vit pas par lui-même, croyez-vous qu’un changement quel qu’il soit puisse lui donner la vie ? (…) Cela se peut. Le sentiment et la vie sont éternels. «  L’élaboration de sa pensée prend la même direction à partir de ce dîner de 1759 chez le baron d’Holbach dont il parle ainsi :  » Le reste de la soirée s’est passé à me plaisanter sur mon paradoxe. On m’offrait de belles poires qui vivaient, des raisins qui pensaient. »

Dans l’article  » Naître » de l’Encyclopédie, Diderot écrit :  » La vie est une qualité primitive et essentielle dans l’être vivant; il ne l’acquiert point, il ne la perd point.  » Puis en 1765, il affirme :  » Selon moi, la sensibilité est une propriété universelle de la matière.  » Et cette formule qui est dite au début du Rêve de d’Alembert (réd 1769, ed 1830):  » Il faut que la pierre sente. »

C’est pourquoi, philosophiquement, Diderot est enchanteur : il réanime le monde, lui rend une sensibilité que l’on croyait effacée par la science. Face au désenchantement du monde, au vu du déclin des croyances religieuses, il répond par une animation universelle de toutes les molécules, une vie bien présente.

UN MAITRE A VIVRE. 

La difficulté vient du fait que si nous sommes que des amas de molécules inertes, on ne sait sur quoi fonder la dignité humaine, la nécessité de la respecter. D’où provient la règle qui conduit la relation entre deux êtres humains. S’ils ne sont que deux brouillards de particules? Que deviennent les normes esthétiques? Sur quoi se fonde la beauté quand tout est seulement agencement de matière?

Le matérialisme semble supprimer dans leur principe l’éthique et esthétique. Mais Diderot parvient à dissiper cette impression. Il fait découler la morale de la nature, la piété filiale des relations familiales, les vertus de la sensibilité inhérente à la matière. L’émotion esthétique est aussi un effet de la nature, renforcé par le spectacle de la vertu.

Les Eléments de Physiologie est un livre athée, intégralement matérialiste et il se termine par cette triple recommandation :  » Il n’y a qu’une vertu la justice; qu’un devoir, de se rendre heureux; qu’un corollaire, de ne pas se surfaire la vie, et de ne pas craindre la mort. » Cet enchanteur est aussi un maître à vivre. Il enseigne que le corps est habité de sentiments, la matière traversée d’émotions, la pensée composée aussi de passion.

PENSEES PHILOSOPHIQUES, LETTRES SUR LES AVEUGLES, ENTRETIEN ENTRE D’ALEMBERT ET DIDEROT, SUPPLEMENT AU VOYAGE DE BOUGAINVILLE. 

Diderot évolue dans la religion dans le temps vers le théisme, le déisme et enfin il adhère aux idées matérialiste. Contrairement à Voltaire qui est convaincu de l’existence d’un Dieu architecte créateur d’un monde naturel, à la différence de Rousseau qui célèbre l’être suprême. Diderot ne perçoit la nature que comme un assemblage temporaire d’atomes destinés à se disperser.

Les Pensées philosophiques, publiées en 1746, indiquent que dépourvu de créateur, le monde est constitué uniquement de matière, les corps seuls existent, l’âme pure pensée, l’âme immatérielle, distincte du corps, n’est qu’une fiction. De plus, il trouve des solutions inédites à l’existence de la morale et de l’esthétique.

La Lettre sur les aveugles développe en particulier une question qui fascinait les penseurs de cette époque. Un aveugle de naissance, sachant reconnaître par le toucher des formes géométriques, les reconnaitrait-il sans hésitation s’il retrouvait d’un coup la vue?

Selon ces philosophes, rien ne peut exister dans notre esprit qui ne provienne du monde extérieur et donc qui soit passé par nos sens. Nos idées proviennent directement ou indirectement de ce que nous avons vu, goûté, touché, entendu etc… Or dans cette perspective , l’image du carré ou du triangle n’a jamais pu se former dans l’esprit de l’aveugle. Ce qui est gravé en lui n’est que le toucher. L’esprit peut-il passer d’un registre à un autre? Peut-il faire le lien?

Dans l‘Entretien entre d’Alembert et Diderot, qui ouvre le Rêve de d’Alembert, il renoue comme Platon avec des contemporains réels et célèbres. Diderot met en scène d’Alembert pour développer l’hypothèse de la sensibilité universelle de la matière, entravée dans la pierre et libérée dans le vivant. Ce choix de la fiction, la vivacité de réaction des personnages, les ruptures dans la continuité des propos en font une oeuvre enchanteresse.

Dans le Supplément au Voyage de Bougainville qui décrit une expédition d’un homme d’Europe qui arrive dans les îles du Pacifique, des Tahitiens le renvoient chez lui car ils ne veulent pas de sa présence et de son mode de vie et disent pourquoi. C’est un texte qui critique violemment la civilisation occidentale. En suivant la nature, en cultivant le repos, ces tahitiens vivent sans guerre, sans peine, sans inquiétude. Ils ont compris que les prétendus civilisés ne leur apportent que des maux en même temps que les techniques et les sciences.

 

Après la mort de Diderot, le 31 juillet 1784, sa bibliothèque et ses archives sont envoyées à Saint-Petersbourg où elles n’ont pas reçu, contrairement à celles de Voltaire, assez d’attention. La perte, la disparition et l’absence d’inventaire nuiront à la connaissance et à la bonne réception de l’ensemble de l’oeuvre de Diderot.

Bibliographie écrite et publiée par Chantal Flury le 01 Mars 2010.background-2008_039.jpg

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