DENIS DIDEROT.

Diderot par Louis-Michel van Loo, 1767.

Diderot par Louis-Michel van Loo-1767.

LA VIE DE DIDEROT OU l’ENCHANTEUR DES LUMIERES. 

Diderot est un écrivain, philosophe et encyclopédiste français. Il est né le 05 octobre 1713 à Langres et est mort le 31 juillet 1784 à son domicile à Paris. Il est inhumé à l’église de Saint-Roch dans la chapelle de la Vierge le 01 août 1784. Mais, à la révolution, les tombes de l’église Saint-Roch sont profanées et les corps mis à la fosse commune. La sépulture et la dépouille de Diderot ont donc disparus.

De 1723 à 1728, il suit les cours du collège jésuite proche de son domicile. A 12 ans, il envisage la prêtrise et le 22 août 1726, il reçoit la tonsure de l’évêque de Langres.

En 1728, il part étudier à Paris car il n’est pas intéressé par l’entreprise familiale et la carrière ecclésiastique choisie pour lui par son père. De 1728 à 1732, il suit des cours au collège d’Harcourt puis de théologie à la Sorbonne. Il reçoit le 06 août 1735, une attestation de l’université de Paris qui confirme qu’il a étudié avec succès la philosophie pendant 2 ans et la théologie pendant 3 ans.

Pendant 1737-1740, Diderot donne des cours, compose des sermons, est clerc auprès d’un procureur. Il fréquente les théâtres, apprend l’anglais. Ses premiers écrits interviennent à partir de 1743.

Le 06 novembre 1743, il se marie malgré un refus de son père avec Anne-Antoinette Champion (1710-1796). Mais Diderot est infidèle dès 1745. Néanmoins il a eu de ce mariage 4 enfants dont seule la cadette Marie-Angélique (1743-1824) atteint l’âge adulte.

En 1759 son père, coutelier à Langres, meurt et il retourne à Langres pour régler la succession. Il y écrira des textes importants dont l’Entretien d’un père à ses enfants.

Il est mal connu de ses contemporains, il est loin des polémiques de son temps et des conventions sociales. Il est mal reçu par la révolution et devra attendre la fin du XIXème siècle pour connaître l’intérêt et la reconnaissance de la postérité.

Mais Diderot sait conduire le lecteur où il le veut pour le désorienter, le laisser enthousiasme et troublé à la fois. Il est très doué pour les mises en scène et les dramaturgies. Il vit au siècle des Lumières et de la montée des libertés. Avec Diderot, les idées s’animent, s’incarnent, se toisent et se répondent. Il s’aventure dans des récits qui se transforment en images et il présente des dialogues inattendus. Il nous enchante par son style ou plutôt par plusieurs styles : Romans, nouvelles, théâtre, critique, pamphlets, essais, lettres, poèmes…

Il est libertin dans Les Bijoux indiscrets (des sexes féminins doués de la parole…), un peu provocateur dans La Religieuse (où les règles monastiques et les désirs du corps sont en conflit), virtuose dans Le Neveu de Rameau (personnage hors-norme), moderne dans Jacques le fataliste et son maître.

Après le mariage de sa fille, du 11 juin 1773 au 21 octobre 1774 Diderot entreprend un long voyage à Saint-Petersbourg marqué par des entretiens avec Catherine II. Diderot était invité depuis 11 ans auprès d’elle. Toutefois l’écriture de l’Encyclopédie et son caractère casanier lui avaient fait reporter ce voyage considéré comme pénible à l’époque.

L’ENCYCLOPEDIE. 

Le projet de l’Encyclopédie, au départ ne devait être qu’une traduction et adaptation de la Cyclopedia de Chambers. A la place, il va imposer, promouvoir et soutenir une entreprise différente. Ce sera une aventure éditoriale, une lutte contre les dogmatismes et pour la liberté de pensée, un outil d’éducation intellectuelle et scientifique. Pour l’écrire il rassemble de grandes plumes, des savants, des techniciens, des ingénieurs et des artisans.

L’année 1747 marque le début des pleines responsabilités de Diderot dans ce vaste projet éditorial de l’Encyclopédie. Le Prospectus parait en 1750 et le 1er volume l’année suivante. Il consacre vingt ans de sa vie à ce projet qui s’achève en juillet 1765.

Dans cet ouvrage, il rassemble à l’usage du public les connaissances humaines dans tous les domaines. Ce qui l’amène à montrer toute l’ingéniosité humaine. Elle regroupe ce que des générations d’artisans et de scientifiques ont su concevoir et réaliser pour améliorer la puissance d’agir de l’humanité.

Elle enseigne également beaucoup de choses sur l’homme qui l’a dirigée et défendue. Diderot s’y consacra rédigea près de milles articles. Cette circulation des connaissances était nouvelle. L’accroissement des connaissances au siècle des Lumières s’accompagnait d’une émancipation politique et l’humanité devenait moralement meilleure.

UN PENSEUR POPULAIRE. 

Diderot est un penseur populaire tout d’abord par ses origines familiales qui le rattache aux artisans. Son père est coutelier à Langres. Même lorsqu’il fréquente les princes et qu’il devient l’un des conseillers de Catherine II de Russie, Diderot reste proche du peuple. De plus, il a fait toutes sortes de métiers pour subvenir à ses besoins : traducteur, correcteur, précepteur… Et il a souffert de difficultés d’argent avant que l’impératrice de Russie lui achète sa bibliothèque, en viager, pour permettre au philosophe d’en garder l’usage jusqu’à sa mort. Catherine II le nomme bibliothécaire et lui verse une pension confortable le rétribuant pour cette fonction. Il peut aussi doter correctement sa fille et se mettre à l’abri des problèmes financiers.

Diderot se rappelle des trois mois où il a été incarcéré à Vincennes pour avoir publié, en 1749, la Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient. Ayant pris peur, il se méfia ensuite de ne publier que les oeuvres qui ne lui vaudrait pas d’emprisonnement. Même si l’Encyclopédie fut interdite (en 1752) puis bloquée (le privilège est suspendu en 1759), il ne risqua jamais par elle la prison ou la mort.

Par contre, les proclamations d’athéisme, la critique ouverte du christianisme, le refus de la monarchie auraient pu l’entraîner dans de graves ennuis. Néanmoins Diderot athée, matérialiste, opposé aux privilèges de l’aristocratie comme à l’absolutisme royal préféra ne rien publier de son vivant des ouvrages qui véhiculaient ces idées. Une grande partie de ses oeuvres étaient destinées à n’être publiées qu’après sa mort et reversées ainsi à la postérité. Certaines ne l’ont été qu’au XIXème siècle, et d’autres seulement au XXème siècle. Et c’est alors que l’on a vu l’ampleur et la diversité de sa pensée.

Ce que désirait Diderot c’est que la philosophie puisse être à la portée du plus grand nombre. On le constate par son style, son travail éditorial et dans ses oeuvres. Ce projet d’édifier une philosophie populaire émerge d’ailleurs tout au long du XVIIIème siècle, surtout en Allemagne.

La popularisation de la philosophie est en relation directe avec la question de l’enchantement. Sans une part de spectacle, sans une apparence de conte, de quelques folies, il est difficile de rendre la pensée ludique et attirante. C’est pourquoi Diderot se fait enchanteur et non professeur.

L’HYPOYHESE LA PLUS FOLLE. 

La première fois qu’on lit que les pierres sentent ou qu’il n’y a pas de différence majeure entre l’homme et la statue, on trouve Diderot extravagant. Néanmoins il a présenté cette idée comme pure hypothèse, une théorie énoncée en rêve. Il y a là toutefois une aventure théorique qui a sa justification rationnelle.

Dans le matérialisme dont Diderot se réclame, se situe un point faible. Si tout est corps, si seuls des assemblages de molécules expliquent la vie, la sensibilité, la pensée, la conscience, la volonté, on ne saisit pas comment ces phénomènes peuvent se produire à partir de la matière inerte : comment une molécule dépourvue de sensibilité deviendrait-elle capable de sentir en étant seulement située à un autre emplacement ?

Il en découle pour Diderot que si la sensibilité ne peut venir du dehors aux molécules, il faut supposer qu’elle est déjà présente au sein de chacune d’elle ! Ce qui en découle qu’à leur manière, les pierres pensent, tout comme les plantes désirent. Les qualités qui se développent chez les êtres organisés, comme chez les mammifères et les êtres humains existent partout, mais à l’état latent, inhibé, immobile. Il appartient à la vie complexe de rendre mobiles et vives ces forces liées.

Cela consiste à pourvoir toute la nature de vie et de sensibilité. Elles ne peuvent pas venir du dehors, ni surgir d’un coup. Je cite, ce qu’écrit Diderot en 1759, dix ans avant de rédiger Le Rêve de d’Alembert (réd 1769, ed 1830) :  » Un corps s’accroît ou diminue, se meut ou se repose; mais s’il ne vit pas par lui-même, croyez-vous qu’un changement quel qu’il soit puisse lui donner la vie ? (…) Cela se peut. Le sentiment et la vie sont éternels. «  L’élaboration de sa pensée prend la même direction à partir de ce dîner de 1759 chez le baron d’Holbach dont il parle ainsi :  » Le reste de la soirée s’est passé à me plaisanter sur mon paradoxe. On m’offrait de belles poires qui vivaient, des raisins qui pensaient. »

Dans l’article  » Naître » de l’Encyclopédie, Diderot écrit :  » La vie est une qualité primitive et essentielle dans l’être vivant; il ne l’acquiert point, il ne la perd point.  » Puis en 1765, il affirme :  » Selon moi, la sensibilité est une propriété universelle de la matière.  » Et cette formule qui est dite au début du Rêve de d’Alembert (réd 1769, ed 1830):  » Il faut que la pierre sente. »

C’est pourquoi, philosophiquement, Diderot est enchanteur : il réanime le monde, lui rend une sensibilité que l’on croyait effacée par la science. Face au désenchantement du monde, au vu du déclin des croyances religieuses, il répond par une animation universelle de toutes les molécules, une vie bien présente.

UN MAITRE A VIVRE. 

La difficulté vient du fait que si nous sommes que des amas de molécules inertes, on ne sait sur quoi fonder la dignité humaine, la nécessité de la respecter. D’où provient la règle qui conduit la relation entre deux êtres humains. S’ils ne sont que deux brouillards de particules? Que deviennent les normes esthétiques? Sur quoi se fonde la beauté quand tout est seulement agencement de matière?

Le matérialisme semble supprimer dans leur principe l’éthique et esthétique. Mais Diderot parvient à dissiper cette impression. Il fait découler la morale de la nature, la piété filiale des relations familiales, les vertus de la sensibilité inhérente à la matière. L’émotion esthétique est aussi un effet de la nature, renforcé par le spectacle de la vertu.

Les Eléments de Physiologie est un livre athée, intégralement matérialiste et il se termine par cette triple recommandation :  » Il n’y a qu’une vertu la justice; qu’un devoir, de se rendre heureux; qu’un corollaire, de ne pas se surfaire la vie, et de ne pas craindre la mort. » Cet enchanteur est aussi un maître à vivre. Il enseigne que le corps est habité de sentiments, la matière traversée d’émotions, la pensée composée aussi de passion.

PENSEES PHILOSOPHIQUES, LETTRES SUR LES AVEUGLES, ENTRETIEN ENTRE D’ALEMBERT ET DIDEROT, SUPPLEMENT AU VOYAGE DE BOUGAINVILLE. 

Diderot évolue dans la religion dans le temps vers le théisme, le déisme et enfin il adhère aux idées matérialiste. Contrairement à Voltaire qui est convaincu de l’existence d’un Dieu architecte créateur d’un monde naturel, à la différence de Rousseau qui célèbre l’être suprême. Diderot ne perçoit la nature que comme un assemblage temporaire d’atomes destinés à se disperser.

Les Pensées philosophiques, publiées en 1746, indiquent que dépourvu de créateur, le monde est constitué uniquement de matière, les corps seuls existent, l’âme pure pensée, l’âme immatérielle, distincte du corps, n’est qu’une fiction. De plus, il trouve des solutions inédites à l’existence de la morale et de l’esthétique.

La Lettre sur les aveugles développe en particulier une question qui fascinait les penseurs de cette époque. Un aveugle de naissance, sachant reconnaître par le toucher des formes géométriques, les reconnaitrait-il sans hésitation s’il retrouvait d’un coup la vue?

Selon ces philosophes, rien ne peut exister dans notre esprit qui ne provienne du monde extérieur et donc qui soit passé par nos sens. Nos idées proviennent directement ou indirectement de ce que nous avons vu, goûté, touché, entendu etc… Or dans cette perspective , l’image du carré ou du triangle n’a jamais pu se former dans l’esprit de l’aveugle. Ce qui est gravé en lui n’est que le toucher. L’esprit peut-il passer d’un registre à un autre? Peut-il faire le lien?

Dans l‘Entretien entre d’Alembert et Diderot, qui ouvre le Rêve de d’Alembert, il renoue comme Platon avec des contemporains réels et célèbres. Diderot met en scène d’Alembert pour développer l’hypothèse de la sensibilité universelle de la matière, entravée dans la pierre et libérée dans le vivant. Ce choix de la fiction, la vivacité de réaction des personnages, les ruptures dans la continuité des propos en font une oeuvre enchanteresse.

Dans le Supplément au Voyage de Bougainville qui décrit une expédition d’un homme d’Europe qui arrive dans les îles du Pacifique, des Tahitiens le renvoient chez lui car ils ne veulent pas de sa présence et de son mode de vie et disent pourquoi. C’est un texte qui critique violemment la civilisation occidentale. En suivant la nature, en cultivant le repos, ces tahitiens vivent sans guerre, sans peine, sans inquiétude. Ils ont compris que les prétendus civilisés ne leur apportent que des maux en même temps que les techniques et les sciences.

 

Après la mort de Diderot, le 31 juillet 1784, sa bibliothèque et ses archives sont envoyées à Saint-Petersbourg où elles n’ont pas reçu, contrairement à celles de Voltaire, assez d’attention. La perte, la disparition et l’absence d’inventaire nuiront à la connaissance et à la bonne réception de l’ensemble de l’oeuvre de Diderot.

Bibliographie écrite et publiée par Chantal Flury le 01 Mars 2010.background-2008_039.jpg

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BARUCH SPINOZA.

Portrait de 1665 tiré de la Herzog-August-Bibliothek

Potrait de Spinoza-1665-tiré de Herzog-August-Bibliothek.

LA VIE DE SPINOZA. 

Spinoza est également connu sous le nom de Bento de Espinoza ou Bénédictus de Spinoza. Il naît le 24 novembre 1632. Il est mort à la Haye le 21 Février 1677. C’est un philosophe Néerlandais dont la pensée fut influente sur ses contemporains et sur de nombreux penseurs postérieurs. Il vit dans une communauté juive d’Amsterdam, dans une famille venue du Portugal à la fin du XVIème siècle. Cette famille s’est fixée à Amsterdam comme beaucoup de marchands juifs. Cette ville respecte les croyances et les libertés de chacun. Cette communauté juive d’Amsterdam devient rapidement une des plus actives d’Europe. Le père de Spinoza est un commerçant estimé et riche. Spinoza  fréquente le Talmud Torah (école juive élémentaire) de sa communauté.

Spinoza acquiert une grande maîtrise de l’hébreu et de la culture rabbinique. Il est rapide pour lire l’hébreu, il comprend vite les questions du Talmud. Il en propose des commentaires et interprétations très pertinentes. Les rabbins crurent en lui et se mettent en colère lorsqu’il les déçoit.

L’oeuvre de Spinoza a été admirée et en même temps scrutée et ignorée. Lui même était vénéré comme un sage ou bien poursuivi comme un démon menaçant l’ordre établi ou même la pensée. On le prétend aussi bien athée que mystique. Il critique les religions et leurs clergés mais médite l’idée de dieu. En politique, il est aussi bien rebelle que conservateur.

A la mort de son père en 1654, il reprend l’entreprise familiale avec son frère.

Juif de naissance et d’éducation, il fut chassé de la communauté en 1656 à presque vingt quatre ans. Spinoza vit pauvrement, ne publie pratiquement pas mais sa réputation croît dans toute l’Europe. Il polit des lentilles pour lunettes astronomiques et télescopes pour gagner sa vie et par ailleurs il est connu de tous les princes de son temps. Louis XIV veut se faire dédier aussi un livre du philosophe et des chaires de philosophie lui sont proposées. Le jour de son enterrement alors qu’il ne possédait que quelques habits, ses livres et un lit, six carrosses le suivent. Ce cortège était anonyme car la fréquentation de Spinoza était jugée comme dangereuse.

Ses écrits publiés par des admirateurs peu après sa mort seront brûlés l’année suivante. Pendant sa vie Spinoza affirme l’inexistence de toute volonté libre en l’homme et même en dieu. La philosophie conduit le sage à une contemplation d’une forme d’éternité et d’infini dans les choses singulières.

UNE VIE POUR CONSTRUIRE SON OEUVRE. 

Vers 1660-1661, Spinoza s’installe à Rijnsburg, centre intellectuel des collègiants. C’est là qu’il reçoit la visite d’Henry Oldenburg secrétaire de la Royal Sociéty avec lequel il échange une longue et riche correspondance.

En 1663, il quitte Rijnsburg pour Voorburg et commence à enseigner à un élève Caséarius, la doctrine de Descartes. De ces cours, il tire les Principes de la philosophie de Descartes dont la publication en 1663 donne lieu à une correspondance centrée sur le problème du mal avec Willem van Blijenberg, un marchand calviniste.

Il interrompt l’écriture de l’Ethique pour rédiger le Traité théologico-politique dans lequel il défend la liberté de philosopher et conteste l’accusation d’athéisme qui le concerne. L’ouvrage paraît en 1670 sous couvert d’anonymat et avec un faux lieu d’édition. Il soulève de nombreuses polémiques. Les autorités religieuses condamnent unanimement l’ouvrage.

En 1675, il tente de publier l’Ethique. La fin ultime de la philosophie c’est la constitution d’une authentique éthique du bonheur et de la liberté. Il commence à rédiger le Traité politique. Il meurt deux ans plus tard le 21 Février 1677.

La vie de Spinoza pourrait par son apparence être jugée comme discrète car elle incarne le retrait du sage, l’effacement du philosophe derrière son oeuvre. En réalité, dans sa maîtrise de l’existence, la constitution d’une éthique est le projet majeur de sa vie. De plus, il n’a jamais cessé d’être au sein d’un réseau d’amis et de correspondants.

Cette volonté de s’ancrer dans le monde a conduit précocement Spinoza à prendre ses distances envers la religion et envers la loi juive. On ignore cependant les doctrines qu’il professait et qui l’ont fait exclure du milieu juif. Un rituel, à vingt trois ans nommé herem le chasse :  » Vous ne devez avoir avec Spinoza aucune relation écrite ni verbale. Qu’il ne lui soit rendu aucun service et que personne ne l’approche à moins de quatre coudées. Que personne ne demeure sous le même toit que lui et que personne ne lise aucun de ses écrits. » Cette exclusion peut-être temporaire mais dans son cas, elle ne fut jamais levée.

Spinoza ne peut donc plus travailler au sein de la communauté juive et également en tant que juif, trouver du travail chez les chrétiens. Il a dû alors connaître une situation très difficile. Après avoir été hébergé par quelques communautés de chrétiens contestataires de la seconde Réforme, proches des libres penseurs, il s’est orienté vers un travail manuel. En assurant sa subsistance, il appliquait ses connaissances scientifiques et correspondait avec les plus grands savants de son temps.

Spinoza dans son travail est devenu un artisan estimé des scientifiques de son temps. Mais il poursuit aussi la construction d’une pensée philosophique capable de saisir la totalité du monde, de l’existence et des actions humaines.

Il aurait porté longtemps le manteau troué d’un coup de couteau qui provenait d’une tentative d’assassinat à laquelle il avait échappé avant d’être excommunié.

Ses oeuvres sont :

Court traité de Dieu de l’homme et de la Béatitude( vers 1660 découvert en 1852),

Le traité de la réforme de l’entendement (1661, publié en 1677),

Traité Théologico-Politique (1670),

Principes de la philosophie de Descartes (1663),

Ethique (publié en 1677),

Le Traité politique (1677),

Abrégé de grammaire hébraïque (publié en 1677),

Lettres (75 publiées en 1677, 88 découvertes à ce jour).

DIEU C’EST A DIRE LA NATURE. 

Sa définition est surprenante et fondamentale pour la philosophie :  » Deus sive Natura.  » (Dieu c’est à dire la Nature). Dieu se trouve synonyme de la nature, la nature équivaut à dieu. Les deux noms renvoient à la même réalité. Dieu et nature sont deux dénominations d’une même substance. Ces appellations ne désignent pas des réalités distinctes, ni séparées.

Spinoza rompt avec la conception traditionnelle de la séparation de dieu et du monde. Il refuse l’idée d’un dieu dépourvu de toute matérialité. Voilà qui est révolutionnaire. Dans un premier cas, on peut la considérer comme une proclamation d’athéisme. Dieu dissout dans la nature est supprimé. Alors seul l’univers matériel existe.

Dans un deuxième cas, on peut comprendre qu’il y a divination du monde, non par transformation de dieu en matière mais transmutation de la réalité physique en substance divine. C’est en comprenant que Dieu et nature ne font qu’un qu’il devient possible en élucidant les mécanismes naturels, de saisir leur nécessité. La perfection divine est présente dans les moindres réalités. Cette perfection n’est pas le résultat d’une décision quelconque d’un plan divin librement créé par la volonté de Dieu.

Aucun choix n’est opéré par Dieu-la Nature (deuxième point à considérer…). Car la volonté libre ne se rencontre nulle part dans le monde, ni dans la nature, ni en Dieu, ni en l’homme. Les hommes se croient libres. Ils croient prendre des décisions, de constituer ainsi le cours de leur propre existence. Ils imaginent que cette faculté de choix les différencie radicalement des choses et des vivants sans liberté de choix, plantes ou animaux guidés par leur instinct. Ce qui les entraîne à attribuer à Dieu une volonté et une liberté qui lui ferait prendre aussi telle ou telle décision. Dieu aurait le choix de dire oui ou non. Cela n’existe pas aux yeux de Spinoza. Ce ne sont que des constructions imaginaires engendrées par notre ignorance.

Dieu-la Nature obéit à des enchaînements de causes à conséquences qui sont tous régis par une absolue nécessité. Et les hommes sont régis vaussi par ce déterminisme absolu. Il n’est pas en leur pouvoir de décider librement. S’ils le croient, c’est qu’ils ignorent les causes réelles qui les font agir. Je me crois libre à la mesure de l’ignorance où je suis de ce qui me détermine.

Dieu est soumis à la nécessité interne de son essence. Le propre de Dieu-la Nature c’est de n’être soumis à aucune nécessité extérieure. Rien ne pèse sur la nature, rien ne cause en elle des effets dont elle n’est pas elle-même la cause. Si par exemple Dieu-la Nature était un carré, ses propriétés découleraient de sa forme sans la moindre intervention extérieure, sans la moindre volonté capable de la changer. Les propriétés du monde découlent de l’essence de Dieu, sans que dieu en décide, sans qu’il en choisisse le moindre élément. Nos décisions découlent aussi des causes qui nous déterminent mais ces causes ont cette différence c’est qu’elles sont extérieures à nous.

Une telle représentation paraît exclure toute morale du champ de l’existence (3ème point à considérer). C’est ici que Spinoza fit scandale. Il explique en effet que Bien et Mal ne correspondent à rien, qu’il s’agit de représentations vides. Les hommes construisent ces illusions en fonction de l’agrément ou du désagrément qu’ils trouvent aux situations qui se présentent. On pensa qu’une telle affirmation ruinait tout ordre social, toute possibilité de rétribution des mérites ou de punition des méfaits. Mais c’est faux.

JUSTICE, DESIR, BEATITUDE. 

Spinoza doit, à travers sa pensée, sauver ordre et justice tout en ruinant les fondements de la morale. Contre la conception, qu’il juge illusoire et mystificatrice, d’une morale fondée sur le choix libre, opéré par une volonté souveraine, entre les réalités opposées que seraient le Bien et le Mal, Spinoza instaure une éthique. Elle repose sur la connaissance de la réalité. Elle ne consiste pas à se former sur des valeurs abstraites, mais à se comporter selon les conséquences tirées de la connaissance des causes qui agissent en nous.

Si celui qui tue ou saccage n’est pas libre au nom de quoi va-t-on le punir ? Le blâme et le châtiment ne supposent-ils pas, comme l’éloge et la récompense des humains qui soient responsables de ce qu’ils font ?  Il ne viendrait à l’idée de personne de blâmer un nuage, de vouloir le réprimander parce qu’il envoie des grêlons sur les récoltes! Mais on se protège de l’orage aussi efficacement que possible. De ce point de vue, l’appareil judiciaire et le Code pénal gardent leur sens et leur fonction même en l’absence de toute responsabilité. Ils servent à protéger la paix publique des méfaits des criminels, de leurs désirs nuisibles pour les autres.

C’est le désir qui se trouve au coeur de la pensée de Spinoza. Quatrième point essentiel : sa philosophie montre la plénitude du désir affirmation et non manque. Depuis Platon, le désir était pensé comme privation, ce qui fait défaut. Spinoza affirme l’inverse. Il soutient la positivité du désir, il en fait la source de nos jugements et de nos conduites. Par exemple selon lui un homme trouve une femme belle parce qu’il la désire. Il ne faut plus croire qu’on la désire parce qu’elle est belle.

Spinoza retire aux hommes l’illusion et montre cette réalité dont ils ignorent l’existence. Se croyant libres, ils sont déterminés par l’enchaînement des causes naturelles émanant de leur corps et de leur esprit.

Spinoza voit dans la joie, un accroissement de notre puissance d’agir, une expansion de notre être qui s’oppose à la diminution, la restriction de l’existence que la tristesse comporte et entraîne. Sa pensée relie en profondeur le fait de connaître la nature et donc le point de vue de Dieu et le fait de parvenir à la joie. Ce lien profond correspond à ce que la connaissance vraie provoque dans l’individu.

Mourir en connaissant les causes du mal dont on est victime n’est pas tout à fait identique au fait de mourir en pensant que l’on a été puni par la volonté de Dieu pour de mauvaises actions. Je cite :  » Connaître vraiment, c’est connaître par les causes (…) « 

Ainsi la pensée de Spinoza  peut-elle être considérée comme union des contraires. Dieu et la raison se révèlent identique. Et plus encore, Dieu, la nature et la raison deviennent une seule et même réalité. Le savoir ne s’oppose pas au salut mais y conduit. De même, la nécessité la plus absolue se conjugue avec la possibilité d’une libération et d’une sérénité qui n’ont rien à voir avec la caprice ou le refus de vivre. Cette compréhension de la réalité conduit à une transformation radicale du regard.

Selon Spinoza, la béatitude, l’état dans lequel vit le sage, n’est pas une extase, un abandon de la raison. La plénitude ultime du savoir mène à la vie bienheureuse comme nécessaire et comme incluse, malgré son caractère éphémère, dans l’éternité de Dieu-la Nature. Je cite :  » Nous ressentons et nous expérimentons que nous sommes éternels. » Cette éternité est celle que nous ressentons quand notre raison parvient à des vérités qui ne sont pas soumises au temps, telles les vérités de la géométrie.

Spinoza semble retrouver ici le sens grec de sophos, qui désigne en même temps celui qui est savant et celui qui est sage. Pour les Grecs être savant et être sage n’était qu’une seule et même chose. Spinoza pense de la même façon.  » Comment vivre ?  » La réponse à cette question ne tient pas seulement dans l’énoncé de règles sur la manière de vivre, elle inclut une compréhension de la substance du monde, de la nature de l’âme, du mécanisme des passions et de la sérénité propre à la connaissance.

TRAITE DE LA REFORME DE L’ENTENDEMENT, ETHIQUE, LETTRES. 

Le Traité de la réforme de l’entendement, inachevés, fait partie des premières oeuvres de Spinoza qu’il n’a jamais publié. C’est une esquisse préparatoire et néanmoins un texte d’une grande beauté. On le retrouve proche de la pensée de Descartes mais il s’en éloigne aussi en annonçant des thèmes qui seront développés dans l’Ethique. La pensée est une tâche que l’on choisit, un pari que l’on prend dans l’existence, convaincu qu’il vaut la peine de s’y consacrer. Par définition toute action est une idée complète qui procède de l’entendement tandis que toute passion est une idée incomplète qui procède de l’imagination. C’est pourquoi, il suffit que l’on prenne conscience d’une passion pour qu’elle devienne une action.

 » Après que l’expérience m’eut appris que tout ce qui arrive fréquemment dans la vie commune est vain et futile (…)  » Cette première phrase du Traité signale qu’un changement est à prendre. La philosophie exige qu’on s’y consacre, qu’elle permette de trouver un bien qui ne sera ni futile, ni vain. C’est un chemin difficile mais la réussite est envisageable. « Tout ce qui est beau est difficile autant que rare. »

L’Ethique appartient au petit nombre de  » livres-univers « . On parle des livres qui construisent à eux seuls un monde. Autant de fois on lira l’Ethique qu’on fera des découvertes nouvelles. Spinoza donne ses définitions, formule ses axiomes et organise les démonstrations de ses thèses comme s’il s’agissait de théorèmes. Il s’agit de donner à sa pensée la forme la plus rigoureuse. L’Ethique peut sembler déroutant parfois et décourager…

Les Lettres offrent une voie d’accès à la pensée de Spinoza. S’adressant à des correspondants différents par leur culture, leur formation, leurs centres d’intérêt, ces lettres parfois longues traitent de sujets scientifiques ou philosophiques sur un ton relativement familier. Sa conception du mal est développée en particulier dans les Lettres à Blyenbergh ou Lettres du mal.

Bibliographie écrite et publiée par Chantal Flury le 18 Février 2010.background-2008_039.jpgimage74


FRANCOIS DE LA ROCHEFOUCAULD.

François VI de La Rochefoucauld

François VI de La Rochefoucauld.

LA VIE DE FRANCOIS DE LA ROCHEFOUCAULD. 

François de La Rochefoucauld est né à Paris le 15 Septembre 1613 et y est mort le 17 mars 1680. C’est un écrivain et moraliste français. Il est le fils de François V de la Rochefoucauld et de Gabrielle du Plessis-Liancourt.

Il porte le titre de prince de Marcillac jusqu’à la mort de son père en 1650 puis devient duc de La Rochefoucauld. Comme tous les ainés de sa maison de La Rochefoucauld, il porte le prénom de François.

N’ayant pas réussi dans ses études, il entre à l’armée très jeune, à 16 ans. En revenant de campagne militaire, ami de Marie de Rohan, il se rapproche de la Reine Anne d’Autriche. Il complote, dans une de ses querelles contre Richelieu et se retrouve emprisonné à la Bastille pendant une semaine en 1637. Puis il est exilé dans ses terres. Il repart à la guerre et est blessé à la bataille de Rocroi qui se termine en 1643. En 1642, après la mort de Richelieu, il devient un personnage public important. Mais Mazarin le devance.

François de La Rochefoucauld a une liaison avec la duchesse Anne de Longueville, soeur des princes de Condé et de Conti vers 1645. De 1648 à 1653, il est Frondeur du parti de Condé. Il est blessé au visage lors de la guerre civile. On a pensé qu’il allait perdre la vue. Il s’exhile alors pour se reposer et pour se faire oublier. Il rentre en grâce auprès du roi en 1659.

François de La Rochefoucauld se consacre à l’écriture de ses mémoires dans la solitude. Il les publie en 1662. De nombreux de ses amis en les lisant sont blessés et il en nie vite l’authenticité.

Il commence, ruiné et mal vu de la cour, la rédaction de ses Maximes en 1653, lors d’une correspondance avec Mme de Sablé et Jacques Esprit. La fréquentation des salons lui servit à les composer. Il publie deux ans après son ouvrage. Il les rééditera à quatre reprises en les retravaillant. La collection constituée par la dernière édition sous contrôle de l’auteur, la 5ème intervient en 1678. D’autres collections dites maximes supprimées et maximes posthumes auront lieu.

Il commence une grande amitié vers 1665 avec Madame de Lafayette qui dura jusqu’à la fin de sa vie.

Il fait une dernière campagne militaire en 1667, se retire et meurt infirme à Paris en 1680.

Ses Maximes auront un grand succés et seront commentée par la Reine Christine de Suède.

LES MAXIMES DE LA ROCHEFOUCAULD. 

Avec ses Maximes La Rochefoucauld devient un des plus grands hommes de lettres.

La Rochefoucauld parle du coeur humain et dit :

Il y a dans le coeur humain, une génération perpétuelle de passions, la disparition de l’une est toujours l’établissement d’une autre (maxime 10).

Et il pense que les passions, en lesquelles se perd notre volonté, sont bien des passions du corps et de lui seul.

 » Les humeurs du corps ont un cours ordinaire et réglé, qui meut et qui tourne imperceptiblement notre volonté; elles roulent ensemble et exercent successivement un empire secret en nous : de sorte qu’elles ont une part considérable à toutes nos actions, sans que nous le puissions connaître.  » (maxime 297)

La Rochefoucault va aussi dans une méchanceté revendiquée qui met à mal notre conscience, en dévoilant ses secrets.

  » Nul ne mérite d’être loué de bonté, s’il n’a pas la force d’être méchant : toute autre bonté n’est le plus souvent qu’une paresse ou une impuissance de la volonté. » (maxime 237)

 » Il n’appartient qu’aux grands hommes d’avoir de grands défauts . » (maxime 190)

Et aussi  » Il y a des héros en mal comme en bien. » (maxime 185)

Ou encore  » Il n’est pas si dangereux de faire du mal à la plupart des hommes que de leur faire trop de bien.  » (maxime 238)

En écartant la corruption originelle du pécheur, il dit qu’il suffit aux hommes de se persuader que leurs vertus ne sont le plus souvent que des vices déguisés. Tout devient alors l’objet d’une dénonciation : extraits des maximes suivantes.

Les vertus ne sont qu’un assemblage décousu de circonstances hasardeuses (maxime 1).

La sagesse, qui, à l’image de nos biens, est un effet produit de la fortune (maxime 323).

L’esprit qui n’est que l’effet de la bonne ou mauvaise disposition de nos organes (maxime 44).

La justice, qui est pour la plupart des hommes la crainte de l’injustice (maxime 78).

La pitié, qui est « un sentiment de nos propres maux dans les maux d’autrui  » (maxime 264).

Le mérite, que le monde ne récompense qu’à la mesure de ses apparences (maxime 166).

La modestie, car  » le refus des louanges est un désir d’être loué deux fois »(maxime 149).

Les femmes, dont les plus honnêtes sont parfois « lasses de leur métier » (maxime 367).

La Rochefoucauld nomme le hasard pour les grandes actions :

Quoique les hommes se flattent de leurs grandes actions, elles ne sont pas souvent l’objet d’un grand dessein, mais des effets du hasard (maxime 57).

Les 504 maximes de l’édition de 1678, se terminent sur un long développement consacré à la mort. Mais aussi :

Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement (maxime 26).

 

François de La Rochefoucauld utilise un style très concis pour faire admettre le fond désenchanteur et même accusateur de ses Maximes. Néanmoins il ménage la susceptibilité de ses lecteurs sans renoncer à son but.

Il nous montre, que par les événements historiques, les valeurs aristocratiques sont dépassées et qu’un nouvel art de vivre en société est en train d’émerger.

Il propose que ce nouvel art de vivre soit fondé sur l’honnêteté. Il se pose en observateur de la vie humaine.

Bibliographie écrite et publiée par Chantal Flury le 11 Février 2010.background-2008_039.jpg

 


BONNE ANNEE.

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FRIEDRICH NIETZSCHE.

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Friedrich Nietzsche.

LA VIE ET LES ORIENTATIONS DE NIETZSCHE. 

Friedrich Nietzsche est né le 15 octobre 1844 à Röcken en Saxe et est mort le 25 août 1900 à Weimar en Allemagne. C’est un plilosophe allemand. Son père Karl Ludwig Nietzsche et sa mère Franziska Oehler sont issus d’anciennes familles Luthériennes. Le couple s’installe à Röcken où son père prend les fonctions de pasteur. En 1849, son père meurt, à 36 ans, d’une tumeur au cerveau et son frère l’année suivante. Nietzsche est très affecté par ces décés malgré son très jeune âge. Son grand-père était également pasteur. Il grandit dans un milieu exclusivement féminin entouré de sa mère, de sa soeur, de sa grand-mère et de ses tantes.

Nietzsche commence des études Théologiques Puis perdant la foi, il choisit de poursuivre des études classiques de philologie à Pforta, puis monte à Bonn et à Leipzig . A 24 ans, il était devenu professeur de philologie à l’université de Bâle. L’érudition allemande est première au monde dans le domaine de la philologie. 

En 1870, il s’engage, comme infirmier volontaire, dans la guerre franco-allemande, mais il doit quitter l’armée pour raison de santé. 

Puis il démissionne dix ans plus tard de l’université, en 1878, toujours en raison de problèmes de santé qui l’affecteront toute sa vie (céphalée en particulier). De plus, l’austère précision de la philologie apparaît au penseur rebelle comme un mirage ou une entrave. » Les érudits tricotent les chaussettes de l’esprit. » dira Zarathoustra.

En janvier1872 paraît La Naissance de la Tragédie qui obtient un certain succés. En 1875, il tombe gravement malade, subissant des crises de paralysie, de violentes nausées, son état d’esprit se dégrade et même effraye ses amis.

En 1878, il obtient une pension de l’université et il commence une vie errante (Venise, Gènes, Turin, Nice). En 1882, il recouvre la santé et le moral.

Nietzsche a 38 ans lorsqu’il rencontre Lou Andréas-Salomé (née en 1861 morte en 1937) avec laquelle il projette, avec son ami Paul Ré, de créer un « cercle d’esprit libre », une « Trinité »  d’étude au sens de la mythologie grecque. Il est subjugué et ébloui par l’intelligence de Lou. Cette dernière a 21 ans. Il vit, durant l’été 1882, sa seule véritable histoire d’amour dans une escapade à trois. Elle repousse par deux fois la demande en mariage de Nietzsche. Ce qui l’affecte profondément. Lou sait reconnaître les hommes hors du commun et se les attacher mais elle veut rester indépendante.

La même année, Nietzsche commence à écrire Ainsi parlait Zarathoustra (1885) lors d’un séjour à Nice.

Il écrit avec un rythme accéléré. Cette période prend fin brutalement le 03 janvier 1889 avec une crise de folie qui perdurera jusqu’à sa mort.

Contrairement à la plupart des philosophes allemands, Nietzsche écrit de façon limpide, imagée et littéraire. Néanmoins, il est difficile de se repérer dans la multiplicité de ses écrits. Nietzsche affirme quelque chose et soutient l’inverse quelques pages plus loin. De plus, il change de style et de genre littéraire : par exemple il passe de l’étude au pamphlet, de l’invective à l’argumentation et il écrit principalement par fragments.

Les livres de Nietszsche sont nombreux et certains volumineux. Mais ils sont presque tous composés de bribes, aphorismes ou courts développements mis bout à bout.

Cependant, dans l’histoire de la philosophie, l’ensemble de la pensée de Nietzsche se définit nettement. La fin de vérité ne cesse d’orienter son oeuvre et son projet d’ensemble. Elle touche, en effet, ses relations à la philosophie, à la religion et à la science.

LA FIN DE VERITE. 

Depuis son départ, la philosophie s’est donnée comme objectif de chercher des vérités, de parvenir à connaître celles qui sont accessibles à la raison humaine. Nietzsche entreprend de dénoncer, de démontrer et de dépasser ce but premier.

Chez Platon, se trouve l’idée d’une vérité philosophique immuable, fixe, identique située dans un autre monde que le nôtre où tout change, se dégrade et passe. Nietzsche s’en défend. Il combat toutes ces représentations d’un arrière monde. Il y voit une sorte de maladie profonde qui porte à se détourner du monde vivant et à inventer pour vivre dans l’illusion. Ce serait donc, par peur de la vie, par incapacité à supporter le monde tel qu’il est, que les philosophes auraient forgé cette fiction nommée  » vérité « .

Le monde réel est pour Nietzsche celui des changements perpétuels, des forces qui s’affrontent. C’est aussi celui des instincts et de leurs conflits. La raison ne fait que suivre en croyant commander. En imaginant des vérités immuables, les philosophes ont créés de nouvelles illusions, des artifices. Ces vérités sont des mensonges plaisants, utiles, ingénieux ou méprisables, admirables ou maladroits mais en aucun cas des réalités.

Par conséquent, les prétendues vérités sont mises en cause. Celui qui veut l’égalité de tous serait incapable de dominer. Son désir de justice ne serait qu’un masque pour son ressentiment, sa volonté de se venger de ceux que la nature a mieux dotés. Le châtiment, qui passe pour l’expression de la justice accomplie, est animé par la joie de faire souffrir, la jouissance de regarder des corps tordus par la douleur.

C’est ainsi que contrairement à ce qui était fait avant lui, qu’au lieu de voir des vérités unanimement partagées et des repéres valables pour tous, Nietzsche y discerne l’expression de sentiments particuliers, le résultat d’instincts souvent opposés à ce que les valeurs proclament. En effet pour Nietzsche, la charité se révèle pour lui domination, l’altruisme ressentiment. C’est avec motif que Nietzsche a pu être considéré à côté de Marx et de Freud comme un des maîtres du soupçon. En effet, en dépit de leurs disparités, ils ont introduit un doute majeur pour ce qui se donne pour universel, rationel et vrai. Le sens immédiat ou que l’on donne n’est à leurs yeux qu’une façade où agissent des instincts(Nietzsche), des intérêts (Marx) ou des pulsions (Freud).

LA MORT DE DIEU. 

Il ne faut pas seulement briser le vieux socle de la philosophie ou jeter un regard dubitatif ou sarcastique sur les valeurs morales pour en finir avec la vérité. Il faut aussi mettre en cause la religion et la science, qui sont liées pour Nietzsche, avec l’illusion mise en place par Platon et le « monde des idées ».

Le christianisme est pour Nietzsche l’adversaire principal. A ce sujet, il écrit :  » J’abhorre le Christianisme d’une haine mortelle.  » Il ne met pas en cause l’image du Christ qu’il trouve d’une incontestable grandeur. C’est le christianisme, comme une déformation du message de Jésus, qui lui paraît haïssable.

Le christianisme construit, comme le platonisme, un arrière-monde, un espace céleste et divin séparé de notre confusion terrestre. Ce monde supérieur qui y est créé sert à mieux mépriser le nôtre, à dévaloriser le corps, à tourner le dos à la vie. De plus, les vérités religieuses se donnent comme immuables, mises en place pour l’éternité. Dieu est ici donné comme garant de la vérité à la fois originaire et ultime.

Le plus grand espoir dans la perspective chrétienne est pour Nietzsche un leurre, la plus grande tromperie. Tout le sens de la vie s’en trouve faussé. Nietzsche veut faire comprendre que désormais seul le monde réel va pouvoir apparaître comme divin, débordant de nouvelles possibilités et aventures.

Les athées du siècle des lumières pensaient que l’abandon de la croyance de Dieu allait délivrer l’humanité de sa peur, de la superstition, de la crainte. Au contraire dans  » Ainsi parlait Zarathoustra (1885)  », décrit l’homme qui a tué Dieu comme le plus malheureux des hommes. La perte de Dieu, la plus grande illusion ayant jamais existé s’éprouve comme un terrifiant malheur.

La vérité scientifique est aussi remise en cause par Nietzsche. Bien qu’elle se présente comme objective, contrôlée, toujours exposée à une réfutation expérimentale, elle est une descendante directe de l’illusion platonienne. La science est une sorte de religion qui vénère l’objectivité, l’impersonnalité, les sacrifices des chercheurs, leur abnégation, leur effacement derrière leurs découvertes.

A l’arrière plan de cette humilité montrée, Nietzsche débusque une arrogance des savants, une volonté de monopoliser le domaine de la vérité et d’établir ainsi une domination capable de succéder à celle des prêtres. Ce que nous prenons pour la vérité scientifiquement établie repose aussi sur des croyances, et avant tout sur celle que la vérité est préférable à l’erreur, le savoir à l’ignorance, le réel à l’illusion.

Mais pour Nietzsche, au contraire, il faut faire entendre que nous chérissons les illusions et que nous en avons besoin. Nos erreurs sont plus utiles ou plus fécondes que les prétendues vérités…

UN PHILOSOPHE ARTISTE. 

La fin de la vérité ne signifie en rien celle de la pensée, ni celle de la création. Mais la philosophie de Nietzsche change, s’éloigne de la science et se rapproche de l’art. Les mondes artistiques ne se jugent pas selon des critères de vérité ou de fausseté. Ils constituent des univers distincts, avec des caractéristiques singulières. Le propre d’un artiste est de construire l’avenir, un monde nouveau inconnu avant lui que ce soit dans le domaine musical, pictural ou verbal.

C’est sur le modèle de l’oeuvre d’art que Nietzsche se représente la philosophie. Voir émerger un monde intellectuel inédit, en comprendre les perspectives nouvelles. Comme l’artiste, il puisera dans sa vie c’est à dire dans ses émotions, ses maladies, ses désirs, ses terreurs, ses jouissances qui sont le matériau premier de sa pensée. Pour presque tous les philosophes, la dimension existentielle peut paraître anecdotique ou secondaire : avec lui elle devient centrale.

Pour en finir avec la vérité, il travaille à partir de sa propre existence et il s’éloigne des rôles où le hasard l’avait placé. Nietzsche est resté jusqu’à son adolescence très chrétien et conventionnel. Son combat est avant tout une confrontation avec son identité de jeune homme pieux, respectueux des dogmes chrétiens autant que des conventions sociales.

Dénoncer la vérité comme illusion, c’est pour Nietzsche une manière de se défaire de sa seconde identité, celle de savant. Il a été en effet formé à la philosophie, la science des textes transmis à travers les siècles.

Nietzsche va préférer recréer les Grecs, en forgeant une représentation puissante des conflits qui les traversaient. Dès son premier livre « Naissance de la tragédie (1871-Janvier 1872) « , il rompt avec l’image harmonieuse et équilibrée qu’on se faisait des Grecs, au risque de faire scandale. Il y oppose un pôle apollinien où dominent ordre, mesure, clarté, individuation, raison et un pôle dionysiaque où se conjuguent ivresse, perte de contrôle, désordre, démesure, folie.

Nietzsche lutte encore contre son identité de philosophe. Ce furent des périodes d’errance, d’obstination, de victoire sur la maladie. Sa santé est en effet très fragile. Des migraines oculaires intenses l’empêchent parfois de lire et d’écrire, pendant plusieurs jours. Comme je l’ai dit ci-dessus, malade, il prend sa retraite de l’université à 35 ans… et vit alors avec une très petite pension et il voyage en Europe. Il recherche ainsi la lumière, l’air et le calme. Il écrit alors chef d’oeuvre sur chef d’oeuvre dans une grande solitude et dans l’indifférence de ses contemporains.

La musique joue pour Nietzsche un rôle exceptionnel contrairement aux philosophes qui en général ne s’en soucie pas. Il écrit même que sans la musique la vie serait une erreur. Il est lui-même compositeur, pianiste de qualité. Il n’est pas seulement mélomane. Il accorde aux styles musicaux le privilège d’exprimer des attitudes mentales et culturelles. Il est enthousiasmé par Wagner dont il sera l’ami. Puis il le considérera comme l’incarnation de ce que l’esprit allemand peut produire de pire. Alors il rédige Richard Wagner à Bayreuth (1876). Il ne se sent plus lié avec lui par la philosophie de Schopenhauer. De plus,Wagner s’est révèlé un ami indiscret ce qui conduira Nietzsche à ressentir certains propos comme des offences mortelles (par exemple dire de Nietzsche qu’il a des penchants contre nature). Il abandonne ses idées sur l’Allemagne dans laquelle il ne voit plus que grossièreté et illusions.

Cette incandescence se termine par un effondrement. En janvier 1889, Nietzsche cesse d’être lucide. Il signe certaines de ses lettres Dionysos, veut convoquer à Rome les monarques de l’Europe et sombre dans une sorte d’hébétude dont il ne sortira plus. Il restera ainsi onze années, recueilli par sa mère et sa soeur dans la maison familiale de Weimar. On attribue cet état à une syphilis que Nietzsche aurait contractée dans sa jeunesse…

CONFLIT DE SEXE. 

Pour Nietzsche, l’homme doit assujettir la femme pour assurer et possèder pleinement son identité sexuelle propre en sorte qu’une éducation des instincts et notamment de la sexualité devienne possible et créatrice de la haute culture.

Car si la femme est dans l’esprit de l’homme qui la désire l’être réactif, c’est à dire un être faible et servile qui ne peut s’accoupler que dans la servitude, elle participe indirectement à la culture, en suscitant chez l’homme le plaisir de donner et d’affirmer son désir.

Ainsi Nietzsche rappelle que le rôle de la femme est de mettre des enfants au monde et d’être un divertissement pour les hommes : leur force est précisément dans la faiblesse de leur nature, dans la séduction qu’elles exercent, et qui leur permet à leur tour de donner et de former la sensibilité morale et instinctive masculine.

Nietzsche ne nie pas que certaines femmes peuvent être exceptionnelles. Les femmes d’exception souffrent d’autant plus que les conditions ne leur permettent pas d’assouvir leurs besoins intellectuels et physiques aussi librement que les hommes.

Nietzsche estime que l’émancipation de la femme s’accompagne de son enlaidissement moral et intellectuel : une femme moderne est sotte et sans intérêt parce qu’elle se dépouille de la force de sa faiblesse et tente de s’imprégner des vertus masculines ce qui lui fait perdre toute influence bénéfique sur l’homme.

Homme et femme possèdent l’un et l’autre un pouvoir de domination spécifique qui les opposent et les réunit tour à tour et que l’on ne peut pas égaliser sans affaiblir à la fois l’homme et la femme car on abolirait ainsi la lutte féconde des sexes.

Ce pouvoir des sexes possède sa racine commune dans l’attirance sexuelle, cette forme la plus primitive de la volonté de puissance.

A LA LECTURE DE NIETZSCHE… ATTENTION ! 

Néanmoins on mettra de côté l’erreur tenace qui voit en Nietzsche une des sources de l’idéologie nazie. Il écrit d’ailleurs à sa soeur le 26 décembre 1887 :  » C’est pour moi une question d’honneur que d’observer envers l’antisémitisme une attitude absolument nette et sans équivoque (…) « 

Toutefois si Nietzsche n’est pas nazi, sa pensée peut-être dangereuse. La biologie imaginaire qu’il ne cesse d’élaborer est ambigüe. Pour expliquer  que la religion et la morale condamnent la chair, méprisent le corps et disent non à la vie, il forge l’hypothèse d’une vie malade, déficiente, incapable d’affronter la lutte et finissant par se condamner elle-même.

Il faut aussi être attentif au point de vue à partir duquel il exprime chacun de ses jugements autrement on pourrait penser qu’il se contredit d’une page à l’autre. Par exemple on lit aussi bien des éloges que des condamnations du bouddhisme qui ont des buts différents : les éloges servent à sa lutte contre le christianisme et  les condamnations à sa lutte contre les doctrines qui disent non à la vie et jugent préférable de la fuir.

De plus, il ne faut pas oublier que ce rebelle est aussi un peu provocateur. Mais il faut le considérer comme un accélérateur de pensées. Nietzsche casse et disperse les idées et libère leur énergie. Il adopte en multipliant les points de vue, une marche inverse à celle de Platon. Ce dernier unifiait la pensée, rassemblait la diversité du monde dans la pureté des idées.

DES OEUVRES DE NIETZSCHE. 

Ainsi parlait Zarathoustra (1885) de Nietzsche est son chef d’oeuvre le plus connu mais sans doute aussi le plus difficile de ses livres. Il se présente comme une série de récits qui mettent en scène un prophète des temps à venir et ses rencontres successives avec des figures symboliques. Parmi les termes de ce livre devenus célèbres, le « surhomme » et l’ »Eternel retour » ont suscité des interprétations erronées.

Nietsche ne parle pas de « Surhomme » et n’annonce pas la venue d’une sorte de Superman ou de représentant d’une nouvelle espèce mais simplement un dépassement de l’humain. Le « Surhumain » est une transformation à venir de la vie humaine, qui pourrait devenir à la fois plus sage et plus forte dans la mesure où elle n’est pas figée.

Quant à l’éternel retour, il ne s’agit pas de répétition à l’identique des événements de manière cyclique. Il s’agit de mettre à l’épreuve la volonté : mon désir est-il assez fort pour que je veuille aussi que tout ce qui va s’ensuivre se répète indéfiniment. Pour Nietzsche aimer la vie, c’est aimer qu’elle revienne, à l’infini.

Ce livre demeure incomparable et fascinant, à l’entrecroisement du mythe, de la pensée philosophique et de la poèsie…

- Le Crépuscule des idoles (1888 publié en janvier 1889), est rédigé par Nietzsche à l’automne 1888, quelques mois avant sa maladie. On y trouve la plupart des lignes de force et des thèmes de l’ensemble de son oeuvre. Critique de la religion, de la science, de la philosophie, de recréation des Grecs, inversion de toutes les valeurs, multiplication des points de vue, extrême rapidité des déplacements d’un point de vue à l’autre, acuité du style et des analyses psychologiques se retrouvent ici condensées.

- Ecce homo, (rédigé également à l’automne 1888 et publié en avril 1908), est un texte de génie mais aussi déroutant. En apparence, il ressemble à une autobiographie intellectuelle : Nietzsche y passe en revue ses livres et retrace le cheminement qui conduit de l’un à l’autre. De plus, il tente d’exposer ce qui fait sa singularité absolue comme sujet et comme individu.

 » Je est un autre » dit Rimbaud à peu près à la même époque. Ce qu’affirme Nietzsche est bien plus étonnant encore :  » Je est plusieurs, multiplicité, conflits – à la fois personne et tout le monde.

 

Peu reconnu de son vivant, il est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands penseurs ayant exercé l’influence la plus profonde sur la pensée du XXème siècle.

Devenue antisémite ainsi que l’homme qu’elle épouse et rencontrant Hitler, Elisabeth sa soeur transformera certains extraits des textes de son frère afin de soutenir une cause nationaliste et antisémite. La critique historique a établi qu’Elisabeth a procédé à des falsification des oeuvres de jeunesse de Nietzsche, des lettres et des Fragments posthumes (1854-1889) de son frère.

Biographie écrite et publiée par Chantal Flury le 11 décembre 2009.background-2008_039.jpg


JOYEUX NOEL.

JOYEUX NOEL


JEAN-JACQUES ROUSSEAU.

 Pastel de Maurice Quentin de La Tour, Jean-Jacques Rousseau, en 1753, (alors âgé de 41 ans)

Pastel de Maurice Quentin de la Tour – JJ Rousseau en 1753 à l’âge de 41 ans.

La vie de Rousseau.  

  Jean-Jacques Rousseau est né le 28 Juin 1712 à Genève et est mort à Ermenonville, près de Paris, le 02 Juillet 1778. C’est un écrivain, philosophe et musicien genèvois de langue française. Il est un illustre philosophe du siècle des Lumières. Il est particulièrement célèbre pour ses travaux sur l’homme, la société ainsi que sur l’éducation.

  La mère de Jean Jacques Rousseau, Suzanne Bernard, fille de l’horloger Jacques Bernard (1673-1712) est morte 9 jours après sa naissance. Son père Isaac Rousseau était horloger comme son propre père et son grand-père. Rousseau est élevé par son oncle Samuel Bernard à partir de l’âge de 9 ans. Il est abandonné par son père qui doit quitter Genève et mettre Rousseau en pension alors qu’il n’a que 10 ans. Il passe 2 ans chez le pasteur Lambercier à Bossey (1722-1724). Ensuite son oncle le place comme apprenti chez un greffier, puis en 1725 chez un maître graveur. Rousseau quitte Genève à 16 ans en 1728. Il est envoyé chez la baronne de Warens, catholique. La baronne l’envoie à Turin où il se convertit au catholicisme. Puis il retourne chez elle, près de Chambéry. Elle deviendra sa maîtresse.

  Rousseau demeure toute sa vie du côté des humbles, du peuple. Il exerce les professions de laquais, secrétaire, musicien, précepteur, copiste de musique. Il ne sera jamais riche, ni propriétaire. Il a une exitence à l’inverse de Voltaire qui cherche et trouve la gloire, la fortune et le luxe. Il ne cesse de voyager à pieds. En 1730, il voyage à pieds jusqu’à Neuchatel où il enseigne la musique. Ces longues marches le lient avec la nature, à son goût de la solitude et de la rêverie. En 1732, il revient à Chambery où il travaille aux Services administratifs du duché de Savoie puis comme maître de musique auprès de jeunes filles. En 1734, il devient l’intendant de Mme de Warens. Il écrit pour elle en 1739, son premier livre, le Verger de Madame la baronne de Warens. Jean Jacques Rousseau ne se sent pas bien dans les salons littéraires, ni avec les intellectuels.

  Il est à Paris en 1742-1743. Il se lie alors avec Denis Diderot et Mme Epinay. Après avoir rédigé quelques articles de musique et de science politique pour l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, il se brouille avec les philosophes. En 1745 à Paris, il rencontre Thérèse Levasseur, servante d’auberge. Il a avec elle 5 enfants qu’il confie ensuite aux Enfants Trouvés (Assistance Publique). Il finira par l’épouser le 30 août 1768 à Bourgoin-Jallieu. Il s’est fâché avec Voltaire. Après avoir rejoint l’Angleterre et David Hume en 1765, il rompt avec lui aussi rapidement. Entre 1766 et 1769, il écrit les Confessions dans lesquelles il se justifie de l’abandon de ses enfants.

  Il rentre à Paris en 1770, à la veille de la chute de Choiseul. En 1772, il entame la rédaction des Dialogues de Rousseau juge de Jean-Jacques.

  Les Rêveries d’un promeneur Solitaire sont rédigées les dernières années de sa vie.

  Jean-Jacques Rousseau a donc deux facettes : d’un côté, il est réservé, sensible et fragile et de l’autre il est radical, résolu et intransigeant. Mais c’est aussi un révolutionnaire qui constitue une révolution dans l’histoire de la pensée et dans celle de la littérature. Il bouleverse aussi la philosophie. Pour lui, l’avancée technique a toujours un prix à humainement payer.

Rousseau et Les lumières. 

  Rousseau pense qu’il faut abandonner l’idée chère aux penseurs des Lumières d’une marche parallèle du progrès moral et du progrès des sciences et des techniques. Au contraire plus nous sommes savants moins nous pouvons être sages. Nos savoirs nous rendent plus froids, plus égoïstes voir plus pervers. Avec des savoirs nous sommes plus puissants mais notre âme devient difforme et desséchée. Sa laideur croit en même temps que se développe la face brillante des savoirs et des techniques.

  Rousseau rompt ainsi la pensée que toutes les améliorations nous font évoluer dans un même sens positif. Inutile d’attendre de la science une éducation plus relationnelle et une amélioration de l’humanité, c’est un leurre! De plus, la révolution de Rousseau est plus radicale et plus profonde qu’une opposition à l’évolution de son siècle. Il dit qu’il faut rompre avec l’antique conception héritée de Socrate et de Platon selon laquelle la connaissance accroît la vertu. Un savant n’est pas nécessairement un sage.

  Rousseau ne trouve pas seulement l’homme bon mais il découvre que la société le corrompt. De plus, à la question de qui suis-je Rousseau ne répond pas comme Descartes  » un être qui pense », il affirme « je suis mon coeur ». Donc le sentiment remplace chez lui la réflexion. Il est possible, par le moyen du coeur, la nature. Rousseau est le premier philosophe qui accorde la primauté à l’émotion. Jusqu’à lui, l’affectivité, la sensibilité, les passions étaient jugées inférieures et dangereuses. Pour être un philosophe, il fallait s’en défier et les maîtriser par la raison. La voix de la nature se trouve neutralisée par la raison et Rousseau se révolte. Il ne peut pas supporter l’insensibilité, la froideur, les coeurs éteints. Coeur, sentiment, intuition, voies de la conscience sont utilisés par Rousseau. Ces expressions ne sont pas des synonymes mais elles convergent vers une source unique que nous pouvons nommer sensibilité et qu’il privilègie. Pour lui ce qui est le plus important c’est cette voix intérieure pure. Rousseau juge que ce qui parle en nous est plus décisif que ce que nous lisons. La sagesse de la nature, la voix de la conscience, le divin se lisent à coeur ouvert sans intermédiaire, sans artifices, sans livres. En conséquence, la réflexion et les connaissances ne sont plus des soutiens indispensables pour la philosophie. L’intelligence risque de brouiller ou d’étouffer la voix de la nature. En effet, elle peut instaurer des distances avec notre coeur. Elle peut nous tendre des pièges et nous perdre.

La raison rend insensible. 

  Voyant quelqu’un souffrir nous souffrons aussi si nous ne sommes pas dénaturés. Nous voulons le secourir spontanément sans avoir au préalable réfléchi. Nous ne lui demandons pas les raisons de son malheur. Nous agissons par le mouvement de notre coeur et voulons alléger cette souffrance. Regardons agir les mouvements de solidarité lors des accidents quotidiens ou lors de grandes catastrophes humanitaires!

  Si la raison étouffe ce mouvement originaire que déclenche la pitié, nous sommes profondèment dénaturés. Pour Rousseau, le philosophe est capable de s’endormir lorsqu’on égorge quelqu’un sous sa fenêtre. Rousseau, par rapport à la philosophie antérieure rend la conscience morale indépendante de la raison. Cette conscience ne résulte pas d’un processus logique ni d’un dispositif théorique. Elle nous permet de discerner directement le bien du mal, nous indique immédiatement et spontanément notre devoir sans que nous ayons besoin d’y réfléchir. Cette voix de la nature constitue pour Rousseau ce que Dieu nous dit. Nous le sentons dans notre coeur sans avoir besoin d’y réfléchir de manière logique.

  Cette primauté du coeur est aussi celle de la subjectivité. Je ne trouve pas le devoir, le bien et le mal, la vérité dans un monde idéal et objectif, mais au contraire je les éprouve à l’intérieur de moi, dans mon histoire avec mes sentiments et mes mots. Ce double mouvement conjuguant coeur et subjectivité forment des points cruciaux dans la démarche de Rousseau. Par exemple la critique de l’histoire humaine. Car l’évolution de l’humanité nous éloigne des mouvements de notre coeur. Elle nous entraîne dans des artifices, de la froideur, dans des passions dénaturées et nous rend sourds à la voix de la nature. Cette critique de l’histoire est aussi une critique de la société. Cette société considérée par Rousseau comme abus de l’artifice et des conventions. La solidarité fait place à des rivalités absurdes, la pitié est remplacée par l’égoïsme. La philosophie est critiquée et vécue comme une hypertrophie de la rationalité. Au regard de la pureté de la nature, la culture peut toujours être regardée dans un sens péjoratif.

  La révolution que propose Rousseau c’est de faire renaître la pureté première de la nature dans nos coeurs, dans nos moeurs et dans l’histoire universelle. Car la pureté n’est jamais complètement morte. Elle n’est qu’obscursie, enfouie, déformée et transformée par l’histoire et la société. Elle peut toujours ressurgir. Ce retour de la pureté résurgence de la nature dans la civilisation correspond à un mouvement profond de la vie de Rousseau. Pour Rousseau, il est possible de dissocier son existence intime et le mouvement de sa pensée. 

Une vie solitaire. 

  Dans les confessions, Rousseau a consacré plusieurs volumes à une période restrainte de son existense. Il avoue tout pour se faire aimer. Cet aveu fut un grand facteur d’incompréhension pour son entourage en particulier avec les philosophes de son époque. Sa vie est marquée par des brouilles, par des rencontres et des éloignements.

  Ce qui domine la vie de Rousseau est la solitude choisie ou subie.

  A la fin de sa vie, dans les Confessions (écrites de 1766-1769) et dans l’Emile publié en 1762 (avec Du contrat social), Rousseau est obsédé pour rejoindre cette voix de la nature. En effet, elle persiste pour exister toujours en nous mais si elle est temporairement recouverte par nos lâchetés ou nos indifférences. Il est possible de la rejoindre par l’aveu, l’exposition de soi-même sans faux semblant ni masque ou de la préserver par une éducation différente de l’ordinaire contrainte.

  Ainsi Rousseau se présente avec les traits du romantismes et encore de la modernité : homme seul contre les pouvoirs, homme simple contre les puissants, homme vertueux contre les intrigants, naïf contre les pervers, révolutionnaire contre les despotes. Mais aussi il dérive à plusieurs reprises vers la fin de sa vie dans les parages de la folie…

Critique des Lumières. 

  Rousseau critique Les lumières car l’optimisme des Lumières est à ses yeux excessif et mensonger. Il est aussi un adversaire des sciences et des techniques mais celà ne signifie pas qu’il en condamne tout : Il combat l’idée que ce progrès doit entraîner un progrès humain et moral. Il a la conviction que toute avancée sur un plan se double d’une face sombre.

  Comment s’est mis en place cette dégradation, cet éloignement de la nature, ce départ si éloigné de la vie authentique ? Voilà la question de Rousseau. Il veut comprendre comment nous sommes passés de l’homme nature à l’homme de l’homme. Nous comparerons le sauvage supposé simple et vertueux, proche de la nature originelle, solidaire de ses semblables et le courtisan jugé capable de trahir un ami proche pour obtenir d’un tyran une faveur qui ne dure pas : une spirale de l’histoire qui combine le malheur, la corruption, le despotisme. La voie de la nature se trouve alors presque étouffée sous les artifices de la perversion. Une fois éclaircie l’énigme de la dégradation des moeurs, le problème est de savoir si nous pouvons y remédier et comment. Si la nature en nous n’est pas détruite, il faut faire renaître l’homme de la nature dans la société. L’éducation va devoir réapprendre à écouter la nature, d’éviter de la déformer.

  Ce sera la tâche de l’Emile ou De l’éducation, publié en 1762, qui est condamné par le Parlement de Paris. Les connaissances ne viennent pas à l’enfant du dehors, il les découvre en lui s’il n’est pas entravé ni contraint à autre chose. Pour Rousseau, chez l’enfant l’amour est un instinct de conservation. Chez l’adolescent nait l’amour physique. L’amour de soi devient l’amour propre. L’adolescent a des contacts et de là naissent la jalousie, le mensonge. Il a plus de besoins et se compare aux autres ce qui engendre, la vanité, l’orgueil. L’amour physique est purement sexuel. On choisit un corps. Puis pour ne pas perdre sa bien aimée, il faut rivaliser avec les autres. L’amour moral fait partie lui d’un choix propre à l’individu.

  Sur le plan politique, Du contrat social publié également en 1762, est condamné aussi par le Parlement de Paris. Il propose un modèle de pacte dans lequel chacun est à la fois gouvernant et gouverné, et ne se déssaisit pas de sa liberté. Voltaire l’accuse de vouloir nous faire marcher à quatre pattes. Mais il s’agit d’une idée fausse car Rousseau n’appelle pas à revenir à une situation antérieure de la société, il souhaite faire de la pureté première une pureté de l’avenir. Il ne faut pas revenir à ce qu’il y avait autrefois mais à ce qu’il y a en nous. La nature est dans notre propre coeur. Il s’agit de la retrouver et d’y puiser à nouveau : il y a un retour à l’interieur de soi mais non un retour en arrière. L’Emile et Du contrat social sont interdits en France, au Pays Bas, à Genève et à Berne. 

Trois oeuvres majeures. 

  Comment avons nous perdu la nature et comment pouvons nous la retrouver ? Ces deux questions organisent les trois oeuvres majeures de Rousseau que sont le Discours sur les sciences et les arts, le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes et Du contrat social.

  Le Discours sur les sciences et les arts est le premier texte qui rendit Rousseau célèbre. Il lit le sujet : la question est de savoir  » si le rétablissement des arts a contribué à épurer les moeurs. «  A peine a-t-il lu le sujet proposé par l’Académie de Dijon pour le prix de morale de 1750 qu’il a une vision  » Je vis un autre univers et je vis un autre homme.  » dit-il et il se retrouve dans un état second. Ce Discours est une description de notre éloignement progressif de la nature et une méditation sur l’obscurcissement de notre âme. Ce discours frappe ceux qui vivent en un temps où sont quotidiennement dénoncés les méfaits des machines, les ravages réels ou possibles des sciences.

  Dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes de 1754, Rousseau reprend l’état de nature. Pour Rousseau dans cette situation de  » pure nature » les hommes vivent dépourvus de tout lien social. Ils errent en solitaire dans les forêts, se nourissent de leur cueillette, privés de tout instinct communautaire, dépourvus de langage et de techniques. Rien ne les déstabilise et ne les pousse à se sortir de cet état originaire. Rousseau doit donc imaginer des catastrophes externes : éruptions, inondations, changement climatique. ces hommes vont alors se regrouper et se forcer à vivre ensemble, à se parler, à échanger des biens et des services etc…Ces hommes commencent donc à inventer les techniques, le pouvoir et bientôt la propriété comme le premier des malheurs. Ces changements vont engendrer la détérioration et la corruption. Les humains au fur et à mesure qu’ils progressent, inventent, découvrent, apprennent, deviennent inhumains et violents jusqu’à l’extrème et le despotisme et la tyrannie qui engendre la révolution. La nature s’oppose à la culture. 

   Avec Du contrat social, publié je le rappelle en 1762, Rousseau se charge de forger des concepts essentiels pour analyser la démocratie moderne comme ceux de la volonté génèrale ou de Souverain ( le peuple). Il énonce la solution politique permettant de retrouver la liberté de la nature au sein de la société. Chacun s’engage à renoncer à la force, non pas au profit d’un seul (le Prince) le maître de tous, mais envers tous les membres de la communauté. Chacun est ainsi gouverné et gouvernant et demeure libre. Son influence, avec Du contrat social, trouve sa pleine expression avec la Révolution Française.

  En 1778, le marquis de Girardin lui offre l’hospitalité dans un pavillon de son domaine d’Ermenonville près de Paris. Rousseau y meurt subitement le 02 Juillet 1778.

  Le 11 Octobre 1794, les cendres de Jean-Jacques Rousseau sont transférées d’Ermenonville au Panthéon.

Article écrit et publié par Chantal Flury le 22 Octobre 2009.background-2008_039.jpg


GEORG WILHELM FRIEDRICH HEGEL.

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Hegel dans sa chambre de travail.

Lithographie dédicacée à Goethe, en 1828.

GEORG WILHELM FRIEDRICH HEGEL.

  Hegel ne fait rien pour séduire et il ne cherche pas un auditoire. De plus, il y a chez Hegel une volonté d’hermétisme. Mais il faut le suivre car ce philosophe veut tout embrasser par la pensée. Sa philosophie récapitule la totalité de l’histoire. En effet, Hegel met en place un système philosophique qui est capable de totaliser tout ce qui s’est dit et accompli auparavent dans tous les domaines et rend compte en même temps du mouvement et de la dynamique interne qui anime cette histoire. 

  L’oeuvre de Hegel intègre, en les renouvelant profondèment la logique, l’histoire de la philosophie, l’analyse des religions, la reflexion sur l’art, les sciences, la politique et le droit. Hegel veut parvenir à penser dans leur globalité l’époque des connaissances et des croyances, la succession des empires et la marche de la civilisation. Dans le processus chaotique, confus et continuellement changeant de l’histoire, il s’efforce de discerner sa compréhension.

  On a vu dans Hegel un penseur athée ou au contraire une sorte de renouveau et de théologie moderne. On a fait de lui l’inspirateur des courants ouvriers révolutionnaires ou à l’inverse le modèle du penseur conservateur, voire réactionnaire.

LA VIE DE HEGEL. 

Stuttgart 1770-1788.

  Georg Wilhelm Friedrich Hégel, né à Stuttgard le 27 août 1770 dans une famille de moyenne bourgeoisie et protestante, est un philosophe allemand. Son père Georg Ludwig Hegel (1733-1799) est fonctionnaire à la Cour des comptes du Duc de Wurtemberg. Sa mère Magdalena Fromm (1741-1783) est issue d’une famille très cultivée de juristes et participe à la 1ère formation intellectuelle de son fils mais meurt prématurément. Il fait ses études au gymnasium de sa ville natale où il est un écolier modèle. A l’âge de 10 ans son père lui fait apprendre la géomètrie et l’astronomie. Sa formation à Stuttgart est inspirée par les principes des Lumières et a pour contenu les textes classiques de l’Antiquité. Hegel aima le grec et traduit par exemple le Manuel d’Epictète, l’Antigone de Sophocle. Il rédige de nombreuses notes de lecture concernant la littérature, l’esthétique, la physiognomonie, les mathématiques, la physique, la psychologie, la pédagogie, la théologie, la philosophie.

  L’oeuvre de Hegel est une des plus représentatives de l’idéalisme allemand et elle a eu une influence décisive sur l’ensemble de la philosophie du XXème siècle. Hegel hérite d’un siècle qui découvre l’importance de l’histoire, la diversité des populations, l’ampleur des progrès humains. Il a 19 ans quand le peuple de Paris prend la bastille. Il devient philosophe dans le siècle des révolutions. Il a 23 ans quand l’espoir de la liberté prend le visage de la terreur. Il a un peu plus de 30 ans quand Bonaparte étend ses conquêtes révolutionnaires et militaires sur l’Europe.

Tübingen 1788-1793. 

  La formation initiale de Hegel fut religieuse autant que philosophique. Il entre à l’âge de 18 ans dans un séminaire protestant de Tübingen où est dispensé l’un des meilleurs enseignements de l’époque. Il y commence ses études universitaires. Il a en même temps que lui dans cette école Hölderlin qui sera un grand poète, Schelling qui sera aussi un grand penseur. Il étudie la philologie, l’histoire, la philosophie, la physique et les mathématiques. Hegel est un étudiant très doué mais timide et renfermé. En 1788, il rédige un article sur Les avantages que nous procure les anciens écrivains grecs et romains classiques. Il obtient sa maîtrise de philosophie en 1790 avec un mémoire sur le problème moral des discours dans lequel il oppose au dualisme Kantien, l’unité de la raison et de la sensibilité.

  Puis il s’inscrit à la faculté de Théologie. Il suit les cours sur l’histoire des apôtres, les Psaumes, les Epîtres, sur Cicéron, sur l’histoire de la philosophie, sur la métaphysique et la théologie naturelle et s’inscrit à titre personnel à des cours d’anatomie. L’essentiel de l’enseignement consiste dans un apprentissage de la dogmatique chrétienne qui provoque chez Hegel un écoeurement qui ressort dans ses écrits critiques postérieurs sur la religion. Il retourne souvent à Stuttgart à cause d’une mauvaise santé. Puis Hegel se fait l’orateur des idées de liberté et d’égalité avec des amis comme Friedrich Hölderlin, Friedrich Wilhelm von Schelling dont il partage la chambre. Il achève ses études à Tübingen en septembre en présentant un mémoire de théologie neutre sur l’histoire de l’église de Wurtemberg.

Berne 1793-1797.

  Au sortir du séminaire, Hegel ne fut pas pasteur ce à quoi sa formation de Théologie le destinait. Il devient précepteur à Berne à l’été 1793 jusqu’en 1797. Il travaille dans la famille du capitaine Karl Friedrich von Steiger (1754-1841) membre du Conseil Souverain de Berne et représentant de l’aristocratie alors au pouvoir dans ce canton. Il y fait l’expérience de la servitude. Mais il lui reste du temps pour les lectures et des travaux d’autant que cette famille possède une importante bibliothèque. Hegel étudie les derniers développements que prend la philosophie dans les publications de Kant, Fichte, Schiller et Schelling. Il attend une révolution en allemagne et écrit en ce sens à Schelling. Les écrits de Hegel rattachés à cette époque témoignent surtout d’une réflexion critique sur la religion chrétienne. La 1ère publication de Hegel concerne les habitants du pays de Vaud qui se révoltent contre la domination du gouvernement de Berne avec l’appui de la France. Hegel traduit et commente les événements en Allemand en 1798, sous couvert de l’anonymat, Les lettres confidentielles sur le rapport juridique du pays de Vaud à la ville de Berne de l’avocat révolutionnaire Jean Jacques Cart parues à Paris en 1793. 

Francfort 1797-1800.

  En 1797, Hegel prend la charge de précepteur à Francfort-sur-le-Main dans une famille de négociant en vin Johann Noë Gogel. Son lien amical avec Hölderlin se renforce. Hegel participe à son projet de tragédie sur la mort d’Empédocle.

  Hegel développe une critique de la raison et de la philosophie qui est le ferment de la dialectique. Hégel rédige, en 1798, un ouvrage dédié aux patriotes sur La situation récente de Wurtemberg.

  En 1799, Hegel compose un commentaire des théories économiques de James Steuart, aujourd’hui perdu. Son analyse de la société industrielle anglaise lui aurait permis de sortir des idéaux révolutionnaires et l’ont conduit dans la voie dialectique. Il poursuit sa critique de la religion sous un mode historique publié sous le titre de le Christianisme et son destin. Après la mort de son père en 1799, Hegel retourne à Stuttgart et dispose d’un héritage qui lui permet l’indépendance.

Iena 1801-1807.

  Hegel commence sa carrière universitaire en devenant privatdozent à l’université de Iena en 1801. Il soutient sa thèse latine sur Les orbites des planètes le 27 août 1801. Cette étude du système solaire doit illustrer la nouvelle physique spéculative en rompant avec la mécanique de Newton. Hegel se fait connaître également avec un écrit sur la différence entre les systèmes de Fichte et de Schelling. Hegel suit la pensée de Schelling dont il partage les idées et le logement. Puis à Iéna, il écrit son premier chef d’oeuvre , la Phénoménologie de l’esprit publié en 1807. Il fonde avec Schelling le Journal Critique de la philosophie en 1802 qui prend fin avec la départ de Schelling pour Würzburg en 1803.

Bamberg 1807-1808.

  L’arrivée de Napoléon interrompt ses activités universitaires. Hegel travaille alors comme rédacteur en chef en 1807 d’un petit journal à Bamberg.

Nuremberg 1808-1816.

  Hegel est engagé comme recteur du gymnasium de Nuremberg. Ses élèves ont entre 18 et 20 ans. Il enseigne son système de la philosophie. Il apprend aux élèves à dialoguer librement entre eux tout en gardant du respect. Il donne une suite à la Phénomènologie de l’esprit, qu’il continue à Heidelberg, en publiant La Science de la logique en 3 volumes (1812-1816). C’est un véritable traité de métaphysique. En 1811, il épouse Marie von Tucher. Ils ont 2 fils.

Heidelberg 1816-1818.

  Hegel est professeur d’Université à Heidelberg. Il participe à la rédaction des annales littéraires de Heidelberg, revue dirigée par des professeurs de l’université et consacrée à l’ensemble des disciplines académiques. Il donne ses premiers cours d’esthétique ou philosophie de l’art en 1817.

Berlin 1818-1831.

  En 1818, il occupe la chaire de Fichte décédé, à Berlin. Hegel publie ses Principes de la philosophie du droit (1820) qui développent sa philosophie pratique et particulièrement sa théorie sur les rapports de la Société civile et de l’Etat.

  Pendant ses vacances Hegel entreprend des voyages : 1819 à l’île de Rugen, à Dresde et en Suisse, en 1822 aux Pays Bas, – en 1824 à Vienne, – en 1827 à Paris,- en 1829 à Carlsbad et à Prague en passant par Weimar et Iena. Il s’intéresse à l’art et est épris de musique. En 1826, il fonde avec son élève Eduard Gans et d’autres professeurs les Annales de la critique scientifique. En 1929, il devient recteur de L’université de Berlin. En 1831, Hegel travaille à une nouvelle édition de la Science de la logique mais après 13 ans de gloire académique, vénéré par ses étudiants, admiré par toute l’Université, Hegel meurt brutalement le 14 novembre 1831 à Berlin, emporté par le choléra dans une épidémie qui décime la population.

  Ce philosophe aura fait peu de voyages. Mais dans ses chefs d’oeuvres on découvre des forces de subversion considérables. La Phénoménologie de l’esprit décrit l’histoire de la civilisation. La Science de la logique qu’il publie en 1816 et qu’il rédige à Nuremberg puis à Heidelberg explore les processus qui permettent à la réalité de se mouvoir et de se penser. L’Encyclopédie des sciences philosophiques qu’il publie à Berlin rassemble d’une manière reflexive les connaissances. Mais il ne faut pas oublier ses cours que publient ses élèves après sa mort. Ses leçons sur la philosophie de l’histoire, sur l’esthétique, sur l’histoire de la religion, sur l’histoire de la philosophie constituent des parties essentielles de son oeuvre.

LES DISCIPLES D’HEGEL. 

  Après sa mort, ses disciples se divisent en hégéliens de gauche et de droite. Les premiers insistent sur la primauté de la raison et principalement sur les luttes qui concernent l’histoire et la font avancer. Marx reprend à Hegel sa vision d’une marche de l’histoire conduite par le jeu des contradictions. Ainsi se développe la branche révolutionnaire de cette gauche hégélienne. Elle se continue avec Lénine qui lit et commente Hegel à Genève avant la révolution d’octobre qui conduit les bolcheviks au pouvoir.

  Par ailleurs, il existe une postérité fidèle à la tradition de l’idéalisme allemand et de son aspiration fondamentale à l’absolu. Ces hégéliens de droite mettent l’accent sur la place de l’esprit dans la marche de l’histoire universelle et sur le lien profond que Hegel leur semble établir entre philosophie et christianisme. A la fin du XIXème siècle se développe un néo-hégélianisme idéaliste en Grande Bretagne notamment les oeuvres de Bradley et de Bosanquet.

  La diversité de cet héritage montre l’ampleur du système hégélien. Selon que l’on privilégie un des points de vue, que l’on accentue une des composantes, le résultat est différent. En effet, des éléments opposés se trouvent dans cette totalité.

LA PENSEE D’HEGEL. 

  Hegel enseigne la philosophie sous la forme d’un système de tous les savoirs suivant une logique dialectique. Le système est présenté comme une phénoménologie de l’esprit puis comme une encyclopédie des sciences philosophiques et engendre des disciplines académiques nouvelles comme la philosophie de l’art, la philosophie de l’histoire. Il produit une synthèse audacieuse de l’ensemble de la philosophie présente et passée. La singularité de Hegel est d’avoir tenté de concevoir la totalité de la réalité à la fois dans sa diversité et dans son unité. Dans la réalité se trouvent une infinité de sous-réalités incompatibles construite d’éléments qui s’excluent mutuellement ou se contredisent. Habituellement pour élaborer une vérité on ne retient qu’un de ces éléments et on disqualifie ceux qui s’opposent. Cette manière de pratiquer ne permet pas cependant de concevoir la totalité. Elle aboutit à privilégier certains éléments.  Or pour Hégel le concret exige une pensée capable de tenir ensemble tous les aspects même ceux qui s’opposent et s’excluent. La vérité ne réside pas dans un seul point de vue. Elle est constituée par l’ensemble des éléments contraire et par le mouvement qui anime leurs relations.Voilà pourquoi Hegel accorde une place centrale à la contradiction.

  Dans les pensées antérieures à la sienne la contradiction était un signe d’impossibilité. Ce qui était contradictoire ne pouvait exister. Avec Hegel la contradiction apparaît comme l’indice même du réel. En effet, ce qui est réel est contradictoire. Et pourtant ce qui est réel est également rationnel c’est à dire compréhensible. Car la raison est capable de penser les contradictions, de saisir comment une situation donnée se transforme en son contraire. La pensée solide pour Hegel est celle de l’entendement qui sépare, classe, oppose et cloisonne. dans cette vision de la réalité seul compte le mouvement et non les points d’arrêt. La vérité est le parcours, le cheminement. Aucune des étapes ne contient la vérité.

  De plus ce qui interesse Hegel, c’est la manière dont la réalité ne cesse de se transformer, dans un processus dialectique : Thèse, antithèse, synthèse. Puis au sein même de la réalité une dynamique de destruction-conservation modifie les situations et les fait vivre. La négation est un mouvement interne de dépassement, elle appartient au processus de transformation continue de la réalité. Le génie d’Hegel est d’avoir compris la puissance du négatif. Celui-ci est une force qui travaille au sein de la réalité, la creuse du dedans et la fait avancer.

HEGEL ET L’HISTOIRE. 

  Hegel adapte cette dialectique à l’histoire. Le chaos apparent des évènements, le cours hasardeux des guerres, les effondrements et les renaissances des cultures n’est pas une fin en soi. De plus, elle se révèle animée du dedans par une logique profonde. La monarchie est détruite du dedans par la Révolution, et la Révolution se détruit, à son tour, pour engendrer un régime qui n’est ni monarchie, ni république mais qui conserve les traits de l’une et de l’autre.  Napoléon 1er condense en lui l’esprit de l’histoire et son principe d’évolution. Les individus n’agissent qu’à court terme, en fonction de leurs intérêts personnels. L’objectif de Napoléon est sa propre gloire et non la réalisation d’un projet global. Toutefois en consolidant son règne, en étendant son empire, il contribue à l’extension des libertés citoyennes, la constitution des Etats-nation en Europe.

  Enfin la conception hégélienne de l’histoire s’organise autour de caractéristiques propres à l’esprit d’un peuple ou à l’esprit d’un temps. Cette conception aura, elle aussi, une longue et diverse postérité. Elle suppose que les multiples aspects d’une époque soient reliés. Les différentes formes d’art (architectural, musical, pictural, poétique) seraient connectées aux croyances religieuses, aux conceptions morales, aux structures politiques. A la place de d’unité séparée qui suivent des évolutions disjointes, Hegel voit une forme d’unité profonde, de cohérence interne de chaque civilisation.

  C’est à travers le passage dialectique d’une forme de civilisation à une autre que se poursuit la marche de l’histoire. Elle s’accompagne d’une prise de conscience graduelle de l’esprit par lui-même. Le terme de ce processus constitue ce que Hegel nomme : savoir absolu. L’expression ne doit pas susciter de confusion. Elle ne signifie pas un savoir englobant les données factuelles du monde. Atteindre le savoir absolu ne veut surtout pas dire que l’on connaisse tout.

  Le savoir absolu est l’ultime étape de la marche de l’esprit vers la conscience de soi, celle où il se réconcilie définitivement avec lui-même et se comprend en ayant compris la totalité de son parcours. C’est aussi le point où la vision de l’histoire s’éclaire, où la philosophie dépasse et conserve la véritée incarnée par le christianisme en tant que religion absolue. Le savoir absolu constitue le point d’aboutissement de l’histoire humaine, celui d’où l’on peut penser la totalité du parcours. Il en est ainsi par une nécessité interne au déploiement de la pensée. Hegel se situe au point où tout devient visible.

LA PHENOMENOLOGIE DE L’ESPRIT. 

  Achevée dans la hâte et la fièvre au milieu des armées françaises arrivant à Iena, la Phénoménologie de l’esprit est un texte parfois déroutant. Le texte doit se lire en plusieurs plans. C’est une histoire de l’humanité depuis la forme de la conscience immédiate et sensible voisine de l’animalité jusqu’à la conscience de soi du savoir absolu. C’est aussi une histoire de la culture occidentale depuis l’Antiquité jusqu’à la science et à l’Etat moderne. C’est enfin une histoire de la pensée de Hegel, une forme d’autobiographie intellectuelle.

  Cette histoire retrace la vie de l’esprit et non les faits ou des éléments ponctuels. Les figures évoquées ne sont ni des personnages, ni des faits mais des moments du développement de la conscience, des postures liées à l’état de développement du savoir et des relations de la conscience et à elle-même.

  Tous les thèmes essentiels par rapport à son système postérieur sont déjà présents, mais l’ordre et les analyses diffèrent. La Phénoménologie de l’esprit a pris place à côté des grandes oeuvres, sommets de l’histoire occidentale.

Texte écrit et publié par Chantal Flury le 16 Juin 2009.background-2008_039.jpg 


NICOLAS MACHIAVEL.

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Portrait de Nicolas Machiavel par Santi Di Tito.

NICOLAS MACHIAVEL.

LA VIE DE MACHIAVEL.  

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  Machiavel est né à Florence, en Italie, le 03 Mai 1469 dans une famille de petite noblesse et est mort le 21 juin 1527 à Florence. Il est le fils de Bernard Machiavel, trésorier pontifical à Rome et docteur en droit et de Bartoloméa De’Nelli. C’est un penseur italien de la Renaissance, théoricien de la politique, de l’histoire de la guerre.  Il est praticien des chancelleries, familier des missions diplomatiques et des rapports officiels. Il devient Secrétaire de la seconde chancellerie à compter de 1498.

   Il mène des missions diplomatiques en Italie comme à l’étranger. Il travaille à l’amélioration des relations avec la France et l’allemagne. Jeune homme, il connait de près les rapports de force entre les puissants et se forge une opinion sur les moeurs politiques de son temps. Il rédige à ces occasions des dépêches diplomatiques, réunies sous le titre Les relations diplomatiques ainsi que des rapports (rapport sur les choses de la France, rapport sur les choses de l’Allemagne). Cet homme cultivé, grand lecteur des Grecs et des Latins n’est pas un universitaire ni un philosophe de métier.

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   Les Médicis reviennent au pouvoir à Florence à la défaite de Prato en 1512.  Dans cette cité où il travaille à un projet de république, Machiavel est soupsonné d’avoir participé à une conjuration. Il est emprisonné, torturé puis il est destitué de ses hautes fonctions et banni du territoire florentin.

  Il s’installe à la campagne dans sa petite propriété de Sant’Andréa in Percussina, frazione de San Casciano in Val di Pesa. Il commence à rédiger le Discours sur la première décade de Tite-Live où l’Antiquité lui sert de prétexte pour dresser une critique de la situation présente en Italie et les obstacles à son unité politique. Il met à la lumière de l’exemple de Rome les moyens nécessaires à l’édification, en Italie, d’une véritable république et la reconstruction d’une Italie unie.

  Il interrompt l’année suivante en 1513 ce travail pour rédiger un opuscule assez court mais d’une grande intensité qui lui vaudra sa renommée et sera son ouvrage le plus célèbre. Avec Le Prince Machiavel ne se contente pas de donner des règles de conduite à ceux qui gouvernent, comme il l’indique au début de l’ouvrage. Il met en lumière des lignes capitales de l’action politique et il inaugure une nouvelle manière de penser le rapport au pouvoir. Il dédicace à Laurent II de Médicis cet ouvrage. Pour Machiavel c’est une tentative de retrouver une place dans la vie politique de Florence.

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   Il revient à Florence en 1514. Si son travail paraît austère, l’homme ne l’est pas. Il est enjoué, plein d’humour, de bonne humeur, transformant ses collaborateurs en amis et ses lettres sont souvent d’un ton intime. Il ne participe plus directement aux affaires de l’Etat. Il écrit des comédies, des poèmes, des dialogues philosophiques. Il est l’ auteur de La Mandragore (1518) qui rencontra un franc succés à son époque. Ecrivain autant que penseur, il a le sens de l’observation. A la demande du Cardinal Jules de Médicis, il commence l’histoire de Florence en 1520 et l’achève en 1526. Il y insiste sur le rôle des données économiques.

  C’est une nouvelle disgrâce pour lui à l’avènement de la république en 1527 où on lui reproche sa compromission avec les Médicis. Il meurt la même année, le 21 juin 1527, à Florence.

 QUE RECHERCHE MACHIAVEL ?  

  Machiavel est un homme politique qui cherchait à donner à l’Italie la force politique qui lui manquait à cette période où paradoxalement elle dominait le monde des Arts et de l’économie. En révélant ces mécanismes et en recommandant leur usage lorsque la situation l’exige et que la faiblesse de caractère paraît avoir des répercutions, Machiavel tentait de montrer une voie pour en sortir.  Peu de philosophes ont donné naissance à des adjectifs du vocabulaire quotidien. Néanmoins on constate que le sens courant est éloigné de la réalité des doctrines. En effet  » Machiavélique » s’utilise pour parler d’un plan ou d’un complot, avec un stratagème compliqué, intelligent et destructeur. Ce qui est « machiavélique » fait preuve d’une ruse diabolique, sophistiquée, raffinée dans le piège. Ce qui est fort différent de la doctrine authentique de cet exceptionnel penseur du politique. Machiavel n’était pas un philanthrope, ni un naïf.  

   Pour comprendre Machiavel il faut avoir présentes les tensions que traversent son époque. Ce philosophe est d’abord un homme de la Renaissance qui est fasciné par les Anciens et conscient d’avoir à les dépasser. Deux nécessités inverses habitent alors la pensée européenne : d’une façon retrouver le monde de l’Antiquité d’une manière critique, reflexive et savante et de l’autre façon le besoin d’inventer des formes nouvelles de pensées, de nouveaux types d’analyse, des modes d’action capables de se séparer du Moyen Age et de l’Antiquité. Il en découle de nouvelles idées et doctrines, un renouveau intellectuel intense. Une renaissance met l’accent sur les modèles et les utopies pour créer un monde idéal. L’autre renaissance est celle du réalisme. Elle prend au sérieux le choc des passions humaines, la puissance des conflits d’intérêts, le poids du jeu des apparences, le rôle crucial de la construction des stratégies. Machiavel est le plus illustre, le plus exact des représentants de ce réalisme politique. Machiavel tient une grande place dans la pensée politique. Il est particulièrement apprécié aujourd’hui dans son pays notamment à Florence où l’on trouve un monument érigé à sa gloire.

L’OEUVRE DE MACHIAVEL. 

Une pensée nouvelle.  0fb3xtky

  L’essentiel de la pensée de Machiavel se condense dans un texte écrit en quelques mois à la fin de 1513, Le Prince. C’est un des livres les plus lus et les plus célèbres de toute l’histoire de la réflexion politique. Il rompt avec les pensées politiques qui l’ont précédé. Ce livre a été publié en 1532. En premier lieu Machiavel restreint le champ de la réflexion politique à une seule question centrale : prendre le pouvoir si on ne l’a pas ou le conserver si on l’a. Il convient de réfléchir sur l’ensemble des techniques d’acquisition et de conservation des pouvoirs. Comment s’emparer du pouvoir ? Comment conserver un état existant ? Comment pérenniser l’Etat que l’on a fondé ? Voilà les tâches du Prince, les questions qu’il doit résoudre.  

  En second lieu la politique est lutte permanente, mouvement incessant, création continue. Il s’agit toujours de créer de nouveaux Etats. Même si l’objectif est de pérenniser ce qui existe, la création est essentielle. Car le prince qui hérite d’un Etat existant doit avoir pour idée de l’accroître et donc d’acquérir de nouveaux Etats, d’étendre son domaine et son pouvoir. Sinon il périra car tous les autres s’accroîtront à ses dépens. La tactique de celui qui gouverne est aussi dans un mouvement sans fin : conflit pour l’expension, défense contre les puissances adverses, sans oublier de tenir compte de l’opinion, des changements brusques et dangereux occasionnés par les passions du peuple.  Pour Machiavel la politique se caractérise par le mouvement, par le conflit et les ruptures violentes.  Machiavel ne pense donc plus la politique comme les Anciens : sous une lumière éternelle où le pouvoir serait donné et où la Cité existerait de longues dates. Au contraire l’action politique est précaire  et détermine son existence. Des Etats nouveaux apparaissent, d’autres disparaissent, certains perdurent. La dynamique ne s’arrête jamais.

Un monde sans progrès.0fb3xtky 

 Cette dynamique ne s’inscrit pas dans un progrès de l’histoire. Ce mouvement permanent et cette lutte sans fin débouche sur aucune amélioration de la condition politique humaine. C’est une autre nouveauté et une rupture décisive de la pensée de Machiavel. Le cours des évènements ne cesse de se répéter, d’aller et de venir, de progresser un peu et de régresser d’autant. Les vicissitudes de la politique, l’essor et le déclin des Etats, leur naissance et leur mort s’inscrivaient dans un progrès général de l’Histoire. La marche de l’humanité était pourvue de sens. Machiavel n’a pas cette pensée. Cette pensée est d’une grande modernité. Bien des pensées politiques après Machiavel conserveront l’idée d’un sens de l’Histoire et d’un progrès général de l’humanité avec lequel Machiavel avait rompu. Ainsi les philosophes des Lumières y sont profondèment attachés. En effet, pour eux un progrès régulier conduit l’humanité vers une liberté et une autonomie de plus en plus grandes.   Pour Machiavel l’histoire humaine est répétition permanente, laissant place à des tyrannies et des servitudes. Là un peu de liberté grâce à l’action d’un prince habile, mesuré et lucide mais ces moments ne sont que temporaires. Ils ne s’inscrivent jamais dans un processus cumulatif qui déboucherait sur une progression de l’humanité dans son ensemble.   La singularité de Machiavel est donc de concevoir l’action politique comme une dynamique permanente à l’intérieur d’une monotonie générale de l’Histoire.

  Le rôle qu’il fait jouer aux passions finit de le singulariser.  En effet, Machiavel centre l’analyse politique sur le jeu des passions humaines. Il définit la politique comme un conflit de passions : passion de dominer, passion de gouverner, passion de se venger, liées à des luttes d’intérêts économiques et militaires. Ce jeu est compliqué par les interférences des passions de la foule. Car le peuple est habité de toutes sortes d’attentes vaines et de croyances illusoires qu’il faut selon les cas entretenir ou dévier vers d’autres buts. Passions en rivalité constante, rôle décisif des apparences qui constituent une des réalités majeures du jeu politique, construction de leurres pour capter l’opinion.   Prendre le pouvoir et le conserver qu’est-ce donc?  Rien d’autre que d’utiliser au mieux de ses intérêts les passions humaines et les illusions qui les nourrissent. La pensée de Machiavel ne considère que l’efficacité. La réussite pour le prince s’acquiert à force d’habileté concrète et circonstanciée et non en fonction d’idéaux, de modèles ou de règles morales. L’essentiel est de parvenir à ses fins, quel que soit le type de moyens utilisés.  Cette absence de préoccupations morales a contribué à juger négativement la pensée de Machiavel. Ce pessimiste radical permet de mettre crûment en lumière la puissance des passions humaines et leurs chocs incessants. A sa manière, il constitue une excellente thérapie contre les méfaits de l’utopie, les mirages du progrès et tous les leurres que les idéaux, même les plus généreux engendrent inévitablement.

Le Prince.0fb3xtky  

Le Prince, écrit en 1513 et publié qu’à partir de 1532, n’a cessé d’être lu, commenté, loué, attaqué, imité depuis près de 4 siècles. Des philosophes comme Marx en furent des lecteurs attentifs. Peu de textes ont autant fasciné ou été rejetés par leurs lecteurs. Il s’agit d’un texte simple en apparence qui est en réalité un ouvrage d’une grande densité dans lequel des théories fortes et nouvelles sont inscrites.  La virtù désigne ici  la force, la capacité d’agir, l’efficacité dans une action. C’est une disposition humaine de réaction ou de non réaction face à un évènement. Cette conception froide contient pourtant un principe de mesure. Le tyran s’expose à la colère du peuple et à la vengeance de ses rivaux. Ses excès de dureté, ses abus de pouvoir le fragilise. Ses actes finiront par le détruire. Le prince choisit d’être modéré par vertu, par souci d’efficacité, pour accroître son pouvoir, en gagnant une réputation auprès du peuple. La réputation, les opinions favorables ne sont pas à exclure, ni ne sont des accessoires. Machiavel a compris qu’elles font partie de la lutte.  Mais le combat politique ne dépend pas que de la virtù et de sa manière d’imposer les situations. Il dépend aussi de ces situations, de leur évolution, des changements brusques. Afin de prendre, conserver puis stabiliser son pouvoir dans un Etat, le prince doit faire preuve de virtù pour s’adapter au mieux aux aléas.  

Cette part du hasard Machiavel la nomme fortuna, la fortune, le sort, les circonstances changeantes. C’est une force non humaine qui intervient dans les affaires humaines. La fortuna est une nécessité extérieure à laquelle il faut généralement répondre dans l’urgence, celà illustre la part d’imprévisible avec laquelle les acteurs politiques doivent composer. En effet, les situations humaines sont ouvertes, mouvantes, imprévisibles. La politique, c’est l’art de bien gérer la cité mais aussi d’apprendre à se maintenir au pouvoir dans une situation ouverte à tous les retournements.   L’art du prince s’exerce à faire gérer ces deux notions indépendantes à l’origine de l’action politique : fortuna et virtù. Il faut être efficace dans un monde où les données nous échappent sans cesse. L’action politique ne se ramène pas uniquement à l’imposition d’une volonté, les intentions ne suffisent pas, l’action politique suppose donc quelque chose de plus que la volonté. Celui qui est habile saura obtenir des résultats et imposer sa volonté. Il doit prévoir les catastrophes, les prévenir, agir et analyser les rapports de force. Ce que Machiavel écrit c’est la théorie générale de l’action, ni souveraine, ni impuissante.L’Art de la guerre.0fb3xtky

  L’art de la guerre, publié en 1521, est un texte nettement moins connu et corrosif que Le Prince mais ces deux livres sont complèmentaires. Pourtant Machiavel n’hésite pas à dire que l’art de la guerre est le seul qui convienne à celui qui commande. Celui qui ne détient pas encore le pouvoir pourra s’en emparer et celui qui gouverne pourra le conserver contre ses adversaires. A l’inverse celui qui ne connaît pas cet art ne pourra jamais s’emparer du pouvoir et s’il l’a ne pourra pas le conserver.

  Il est donc essentiel d’être armé, c’est à dire être en possession de l’art de la guerre, connaître les lois du combat victorieux. Si la réalité politique est la lutte, si l’efficacité est la seule loi, alors le combat armé se présentera forcèment un jour.

  Machiavel ne fait pas ici l’éloge de la guerre mais un constat : telle est la réalité. En Europe, il n’est pas inutile de méditer ce texte de Machiavel. Il souligne la réalité du monde.

Texte écrit et publié par Chantal Flury le 12 Mai 2009.background-2008_039.jpg 


EMMANUEL KANT.

Emmanuel Kant

EMMANUEL KANT.

  Avec Kant, on peut parler d’une mutation décisive de la philosophie. La philosophie européenne ne peut plus être la même après la philosophie critique de Kant, dont l’oeuvre est centrée autour de trois critiques : la Critique de la raison pure, la Critique de la raison pratique et la Critique de la faculté de juger.

  Cependant, il n’y a pas de révolution radicale qui modifierait de fond en comble la pensée. La réforme opérée par Kant est à la fois discrète et fondamentale. Kant modifie le paysage de la réflexion et le fond même de la vérité en marquant des limites à la pensée philosophique. Que peut connaître notre raison ? A quelles vérités peut-elle accéder ? Dans quels domaines ? Avec quelles limites ? Telles sont les questions traitées dans la Critique de la raison pure, pour répondre à une première interrogation :  » Que puis-je savoir ? « 

  Que dois-je faire ? est une autre question fondatrice.  La raison peut-elle nous éclairer sur notre devoir et sur notre conduite ? Tel est l’objet de la Critique de la raison pratique. Enfin une part importante de la Critique de la faculté de juger porte sur les problèmes de l’esthétique, en particulier sur la nature du Beau et la question de savoir dans quelle mesure le Beau est culturel quels que soient son instruction et son milieu social. La réflection de Kant  porte aussi sur les domaines de l’histoire, des libertés, de la différence entre le despotisme et la république, la paix internationale et la construction d’institutions mondiales.

  L’organisation des analyses de Kant est quelquefois complexe. Kant a choisi délibérément d’utiliser un vocabulaire spécifique. On peut penser que des formules  comme « esthétique transcendantale » sont des formules obscures qui interdisent de rentrer dans la pensée. Pourtant en se référant à la définition de ses termes, on reconnait leur utilité.

 La vie de Kant. 

  Kant est né le 22 Avril 1724 à Königsberg, capitale de la prusse orientale, dans un milieu modeste et y est mort le 12 février 1804. Kant est le fils d’un artisan sellier d’origine écossaise et il perd sa mère à 13 ans.  Il est le 4ème d’une famille de 11 enfants.  Il poursuit ses études dans une Allemagne qui est alors peu ouverte aux activités intellectuelles.  François 1er qui  règne sur la Prusse jusqu’en 1740 aurait lu uniquement la Bible et les bulletins de l’armée. En 1740, il entre à l’université de Königsberg pour y étudier la théologie. Il suit les cours de Martin Knudsen professeur de mathématiques et de philosophie, pietiste et disciple de Wolff. En 1746, la mort de son père l’oblige à interrompre ses études pour donner des cours. 

   Kant est le disciple de Leibniz et de Wolff. Etudiant pauvre, puis professeur, il doit subvenir à ses besoins et il devient enseignant. A partir de 1746, il est engagé comme précepteur dans des familles aisées pendant 9 ans.  Il enseigne avec la philosophie, la physique, les sciences naturelles, la logique et la géographie.

  En 1755, il obtient une promotion universitaire grâce à sa thèse sur le feu et une habilitation grâce à une dissertation sur les principes premiers de la connaissance métaphysique. Il donne 16 ou 24 h de cours par semaine pendant 41 ans. Kant est le 1er philosophe à donner un enseignement universitaire régulier. Mais à force de génie et de travail, son oeuvre couvre 29 volumes dans la grande édition de l’Académie de Berlin.

   Cet homme qui a bouleversé la philosophie fut un philosophe à maturation lente.  Il a mené une vie régulière et n’a pratiquement jamais quitté Königsberg, sur la mer Baltique. L’éclosion de son oeuvre vient fort tard dans sa vie. A partir de cinquante ans, il rédige ses oeuvres fondamentales. En 1781, Kant publiera la 1ère édition de son oeuvre la Critique de la raison pure, fruit de 11 années de travail. Une seconde édition voit le jour en 1787.  En 1788 est publiée la Critique de la raison pratique et en 1790, la Critique de la faculté de juger.

Révolution philosophique. 

  Des positions incompatibles ne cessaient de s’affronter en philosophie. Pour mettre fin à ces combats Kant interroge la question même de nos vérités.  Il commence à chercher les conditions de possibilité d’une vérité et les limites de validité des opérations de notre raison. 

  Il lui a fallu préciser quelles données que nous connaissons proviennent du dehors et quels éléments dépendent de capacités d’organisation des données fournies par les sens. Kant insiste sur la conjugaison de la sensibilité et de l’entendement. La sensibilité est purement passive : elle reçoit couleurs, sons, formes que nous expérimentons constamment. Mais  pour que cette expérience ne devienne pas informe, pour qu’elle se structure, s’organise, compare et combine des données, il est indispensable que l’entendement s’opère, avec ses catégories propres, sur ce matériau fourni par la sensibilité. Sur ce point, Kant prolonge la formule de Leibniz : tout dans l’entendement provient de l’expérience, à l’exception de l’entendement lui-même. Il fait passer le temps et l’espace du côté du sujet. On le croit du côté des choses… Le travail de Kant souligne, au contraire, que le temps et l’espace sont des formes de la sensibilité. Nous ne connaissons rien sans l’intermédiaire de ces deux filtres.

  Nous savons comment sont les choses dans l’espace et dans le temps mais nous n’avons pas accès à ce qu’elles sont en « elles-mêmes ». Nous connaissons des choses du monde que leur apparence, ce qu’est « la chose en soi » demeure inconnaissable. Nous ne savons comment sont les choses, nous connaissons seulement la façon dont elles apparaissent dans l’espace et dans le temps.

  Kant va opérer un partage décisif entre savoir et croyance. Relèvent du savoir, ce que nous pouvons connaître de manière certaine, les connaissances rationnelles constituées au sein du domaine de l’expérience, même s’il s’agit d’une expérience pure comme l’expérience pure de l’espace pour la géométrie ou l’expérience pure du temps pour l’arithmétique. En revanche, lorsque nous sortons du domaine de toute expérience, la raison tourne à vide, elle s’illusionne et croit obtenir des résultats alors qu’elle ne fait que spéculer, sans aucune certitude.

  Kant trace bien une frontière claire et nette entre les disciplines scientifiques et les spéculations métaphysiques. Ce qui est scientifique relève du domaine d’expérience. Ce qui est métaphysique relève de la croyance et non pas du savoir. Il pourra s’agir d’une croyance rationnelle, jamais d’un savoir correspondant à une réalité assurée. C’est ainsi que Kant critique radicalement les preuves rationnelles de l’exitence de Dieu.

  Kant a donc élaboré avec la Critique de la raison pure une nouvelle théorie de la connaissance, éclairant les mécanismes de notre faculté de connaître et les procédures de constitution des sciences. En distinguant savoir et croyance, il a renvoyé les débats métaphysiques du côté des discussions vaines car ce sont des batailles sans issues. Pour la morale, heureusement, il en est tout autrement.

Kant et la loi morale. 

   » Que dois-je faire ?  » est une interrogation sur les critères de la moralité. Comment puis-je connaître mon devoir ? Est-ce une connaissance facile ? La loi morale est-elle une affaire d’éducation, de tradition, de choix individuel ou possède-t-elle une universalité, une clarté absolue, une visibilité parfaite ?

  La loi morale selon Kant est connue intuitivement et immédiatement de tous les êtres humains? La moralité d’une action n’est donc pas une affaire de science ou d’éducation. Il existe toujours un critère simple, immédiat et direct de cette moralité. Puis-je transformer la maxime de mon action en une loi universelle ? Pour que mon action soit morale, je dois pouvoir transformer la règle à partir de laquelle j’agis en une loi valable pour tous. Il y a moralité dès lors que ce que je fais contient une loi que je peux rationnellement proposer à tous comme universelle sans aucune exception. Nul ne peut juger une règle valable pour lui seul en affirmant la moralité de cette règle.

  Kant construit des exemples simples pour illustrer cette inconditionnalité de la loi morale. Imaginons un homme à qui son prince demande de porter un faux témoignage pour se débarasser d’un de ses ennemis. S’il accepte de mentir et de voir condamner un innocent, l’homme et sa famille seront protégés et récompensés. Si au contraire, pour ne pas mentir et ne pas faire condamner un innocent, l’homme refuse, il sera emprisonné ou exécuté, sa famille persécutée.

  Savoir ce qu’il fera est impossible car celà concerne sa décision intime. Savoir ce qu’il doit faire, au contraire, ne pose aucune difficulté. Pour que son acte soit moral, il doit refuser de faire un faux témoignage parceque l’on ne peut rendre universelle la règle selon laquelle il faut mentir. Seul un témoignage peut être véridique et peut devenir une règle universelle sinon plus aucun témoignage n’a de sens.

  Kant va plus loin encore. Une action n’est morale que si elle est uniquement motivée par le respect de la loi universelle et non pas par une considération d’intérêt ou de satisfaction personnelle. Si l’homme refusait de porter un faux témoignage pour pouvoir se féliciter d’avoir bien agi, il n’agirait pas de manière proprement morale mais par amour propre et estime de soi. Le seul critère est donc le souci du devoir indépendamment de toutes autres considérations.

  Cette réflexion a pour mérite de dissocier entièrement la moralité des traditions, des coutumes, du bonheur ou du malheur, de l’intérêt et de l’altruisme. Son principal inconvénient, on ne sait pas si une telle pureté peut exister réellement dans le monde. Kant a fini par dire qu’aucune action morale n’avait peut être été jamais accomplie. Comment être certain que les actions les plus respectables, les plus conformes n’aient pas été faite pour d’autres motifs que la pure obéissance à la règle ?

Kant et le Beau. 

 Le but de Kant n’est pas de proposer des normes du Beau, mais d’expliquer pourquoi une chose est belle et en quoi consiste un jugement de gôut. Le Beau serait un produit du sens esthétique. En ce sens, ce qui est beau, ce n’est pas l’objet mais sa représentation.

  Kant est dans la Critique de la faculté de juger, le philosophe de l’universalité du Beau. Malgré les déterminations sociales, culturelles, historiques ou anthropologiques qui semblent diviser et cloisonner à l’infini la question esthétique, Kant soutient que le  » Beau plait universellement sans concept « . Ainsi indépendamment de son instruction, de sa langue, de son etnie, un être humain peut être sensible d’emblée à la beauté d’une oeuvre créée par un autre être humain.

 Le Beau est un intermédiaire entre la sensibilité et l’entendement : ce n’est pas un concept définissable par notre seul entendement.

 » Une finalité sans fin » : le Beau n’est pas l’utile, il n’a donc pas de fin extérieure. Il a néanmoins une fin interne (harmonie).

 » Un plaisir désinteressé » : Le Beau ne se confond pas avec l’agréable, qui relève pour sa part d’une perception strictement personnelle. Si le Beau apporte plaisir et satisfaction, c’est de manière désinteressée.

 » Le Sublime » : Pour Kant, le sublime se distingue du Beau en ce qu’il dépasse notre entendement.

Kant dit :  » L’art ne veut pas la représentation d’une belle chose mais la belle représentation d’une chose. »

Les interrogations kantiennes. 

  Les interrogations kantiennes convergent vers la question qui les contient toutes :  » Qu’est ce que l’homme ? ». Kant est aussi penseur de la paix, convaincu que la raison répugne à la guerre.

   » L’effet de la philosophie est la santé de la raison » écrit Kant dans le Projet de paix perpétuelle. Il précise que cette santé ne s’obtient pas comme une gymnastique :  la philosophie n’est pas un entrainement de la raison par un exercice lui permettant d’être au meilleur de sa forme. La philosophie est une médication de la raison qui doit rétablir et assurer la santé.  Le traitement consiste à laisser tomber les recherches sans objet, à délaisser des chimères prises pour des sciences.

  Kant insiste sur la nécessité pour chacun de pouvoir faire un « usage public de la raison ». S’exprimer sans être menacé ou puni, publier ses réflexions sans être censuré, pouvoir user des libertés publiques, critiquer si besoin est le pouvoir ou les institutions religieuses, s’exposer soi-même à des contre-arguments ou à des objections, voilà en quoi consiste cet usage. C’est pourquoi il n’est pas possible, ni souhaitable de faire taire les philosophes : ce serait vouloir imposer le silence à la raison humaine.

  Le texte  » Qu’est-ce-que les Lumières ?  » insiste sur la nécessité pour chacun de sortir de la minorité, de la dépendance, de la situation dominée pour affirmer sa propre capacité à penser et à s’exprimer. Il faut oser savoir, oser s’instruire, oser penser.

La Fondation de la métaphysique des moeurs et l’Introduction à la métaphysique des moeurs sont actuelles. Comme un antidote au réalisme prétendument indépassable qui règle les relations entre les humains.  Dans un temps qui ne cesse de montrer et de proclamer que les dominations, le cynisme, les instrumentalisations et manipulations de toutes sortes sont inévitables, Kant rappelle l’existence d’un autre monde où les personnes ne peuvent être traitées comme des choses… parce qu’elles sont des personnes. Elles ne peuvent être utilisées, transformées en moyens sans que se perdent non seulement leur dignité mais aussi l’humanité de ceux qui bafouent cette dimension du respect.

  Du grand édifice que constitue la Critique de la raison pure, Kant éclaire et résume le dessein de l’entreprise et son résultat le plus éclatant : ruiner les prétentions de toute métaphysique dogmatique. Délimitation du domaine de validité de la raison et des sciences théoriques et expérimentales, analyse de nos mécanismes cognitifs, partage entre le régistre du savoir et le registre de la croyance.

  Vers la paix perpétuelle renferme l’essentiel des leçons de Kant en matière de cosmopolitisme et de relations internationales. Les institutions internationales apparues au XXème siècle s’inspire du projet de paix perpétuelle de Kant, qu’il s’agisse de la Société des Nations, mise en oeuvre après la Première Guerre mondiale ou de l’Organisation des Nations unies, édifiées après la Seconde Guerre mondiale.

 

  Kant continue à exercer une influence considérable dans la philosophie analytique et philosophie continentale.

Texte écrit et publié par Chantal Flury le 17 Avril 2009.background-2008_039.jpg 

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